Rue Frontenac n'a pas dit son dernier mot


Gabrielle Lamontagne
Jeudi 7 Octobre 2010

« Par la bouche de nos crayons ! », tel est le slogan qui accueille les internautes sur le site Internet québécois Rue Frontenac. Comme Rue89, ruefrontenac.com est un site d’information qui a d’abord et avant tout fait ses preuves sur le web. La différence? Rue Frontenac est essentiellement une bouée de sauvetage pour ceux qui y travaillent.


Photo Fotopedia - Stéphane Dauguet
Photo Fotopedia - Stéphane Dauguet
Plus de 600 jours délaissés en mer (ou plutôt sur le trottoir) à troquer la bouche des canons contre celle des crayons. C’est là où en sont rendus les employés syndiqués du Journal de Montréal, un quotidien de la grande métropole canadienne. Ils voulaient se battre contre l'allongement des semaines de travail et la convergence entre les publications de Quebecor Média, propriétaire du journal. Mais le 24 janvier 2009, ce dernier inverse la vapeur et décrète le lock-out.

Au lendemain de l'annonce, les lock-outés retroussent leurs manches et se lancent sur le navire ruefrontenac.com.

Rue Frontenac, un nom tout indiqué pour leur nouveau site d'information : celui de la rue où se côtoient leurs bureaux et ceux de leur employeur, le Journal de Montréal. « Un léger clin d’œil à une source d’inspiration », admettent-ils aussi sur leur site, en référence à Rue89.

Les matelots étaient 253 au départ. Mais l’équipage a perdu quelques effectifs, notamment à cause de neuf licenciements annoncés par le Journal de Montréal à la mi-juillet. Les militants étaient accusés de manifestations illégales, dont une occupation des locaux du quotidien en juillet 2009, et Raynald Leblanc, qui présidait le syndicat, n’a pas été épargné.

Survie en eaux agitées

La survie financière des lock-outés est précaire. Elle est assurée depuis le début par des fonds de grève, qui proviennent en partie des cotisations des syndiqués. Mais si le syndicat leur fournit toujours 75 % de leur salaire net, un radeau de sauvetage que le coordonnateur de Rue Frontenac Jean-François Codère qualifie d'« assez confortable », les indemnités étaient limitées à une période de deux ans. Toutefois, grâce à des griefs notamment [déposés par le syndicat pour réclamer le respect de droits qui lui sont reconnus dans la convention collective, NDLR], Jean-François Codère affirme qu’elles perdureront encore un certain temps.

« Il est évident que s’il nous fallait payer les salaires en plus, nous serions dans le rouge, admet le journaliste, mais nous sommes sur une bonne lancée. » Le terme est juste, puisqu'à compter de fin octobre, une version papier de Rue Frontenac sera distribuée gratuitement tous les jeudis dans la grande région de Montréal. L’équipe, qui se la faisait réclamer par les internautes depuis un moment, a jugé que le moment était venu de mettre les voiles. Jean-François Codère croit d’ailleurs que l'hebdomadaire peut générer des offres de revenus plus intéressantes.

Si plusieurs acteurs médiatiques ont douté de la viabilité à long terme d’un tel projet, financé exclusivement par la publicité, Rue Frontenac prouve qu’il a le pied marin.
Photo FlickR - Creative Commons Kate Ter Haar
Photo FlickR - Creative Commons Kate Ter Haar

Une vague qui fait du chemin ?

Un tel mouvement de résistance est-il envisageable en sol français? Olivier Da Lage, membre du Bureau national du Syndicat national des journalistes, n’en exclut pas la possibilité. Et ce, en dépit de la proscription du lock-out par la loi. 
« La situation de la presse est catastrophique en France, souligne-t-il, donc ça pourrait arriver à tout moment. »

« La tradition de lutte sociale en France existe bel et bien », rappelle Olivier Da Lage. Il n’y a qu’à se transporter en 1973, lorsque des grévistes de l’usine de montres Lip se sont mis à la fabrication clandestine pour assurer leur survie.

Seulement, le système syndical français étant fort différent du mode de fonctionnement américain, aucun fonds préalable n’assurerait les indemnités des grévistes. Seules des caisses de solidarité alimentées ponctuellement permettraient la viabilité d’un tel projet, explique Olivier Da Lage. « Et encore, croit-il, ça reste à voir pour la viabilité. Parce que la presse en ligne a encore ses limites en France. »

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