Rémunérer le journalisme citoyen ?

Rétrospective 2009


Nicolas Chigot
Mercredi 3 Février 2010

Leur travail suscite de nombreux questionnements. Leur statut est encore très flou. Les journalistes citoyens occupent de plus de plus de place dans le paysage médiatique. Une des questions qui s’est posée cette année c’est leur rémunération. Faut-il les payer quand ils apportent de l’information ? Ou serait-ce leur reconnaitre implicitement un statut de journaliste ? Certains ont déjà tranché.


Rémunérer le journalisme citoyen ?
Citizenside est une agence qui fournit des photos aux médias du monde entier. Elle est majoritairement approvisionnée par ce que Philippe Checinski, directeur des affaires financières et chargé de la rémunération des reporters du site, considère comme des « témoins d’actualité ». Des témoins qui sont rémunérés. C’est d’ailleurs le principal argument de Citizenside. Payer les photos d’actualité que peut fournir tout un chacun mieux que ne le ferait un média traditionnel.
Les atouts du site : en jouant les intermédiaires entre les reporters amateurs et les médias, l’agence promet de négocier au meilleur prix les clichés ou vidéos. Le contributeur leur confie donc sa photo, et Citizenside se charge de la vendre au plus offrant. Au final il touchera 65% du prix de vente. Le système de rémunération est progressif et incitatif. Si le volume de vente d’un reporter amateur dépasse 50.000 euros par an, sa rémunération passe à 70% du prix de vente.
Comment le site peut-il rémunérer plus que ne le ferait un média traditionnel ? « Nous sommes un pure player, uniquement présent sur Internet. C’est une structure légère, avec une équipe réduite dont le coût de fonctionnement est très faible par rapport à une agence de presse traditionnelle. Grâce à cela nous pouvons pratiquer des tarifs concurrentiels » explique Philippe Checinski.

50 000 contributeurs

C’est une formule qui fonctionne. Depuis son lancement en 2006, le site revendique 50 000 contributeurs, dont 60% de Français et 40% d’étrangers.
Mais qui sont ces contributeurs ? « Majoritairement des hommes entre 30 et 35 » confie Philippe Checinski. « Des passionnées de photographie et d’information, des amateurs éclairés, des étudiants en école de journalisme, quelques professionnels accrédités mais c’est très rare » ajoute-t-il.

Plusieurs milliers d'euros pour une photo de Kerviel

Les sujets traités ? « On fait très souvent appel aux contributions des citoyens pour les actualités du quotidien. Par exemple les grèves dans les transports et la météo (neige, canicule, inondations, etc.) sont les sujets qui suscitent le plus de réactions et de productions (récits, photos, et plus rarement, vidéos) » explique Alice Antheaume rédactrice en chef adjointe de 20 minutes.fr un des partenaires les plus importants de Citizenside.

« Notre but c’est de recueillir des témoignages de qualité, des reflets de la vérité » affirme Philippe Checinski. A l’actif du site, il y a notamment la première photo de Jérôme Kerviel, le trader de la Société Générale qui avait fait perdre près de 5 milliards à sa compagnie. Elle a été prise par un anonyme qui avait la chance de se trouver en face des bureaux de la brigade financière où Jérôme Kerviel était entendu. Ce photographe amateur, en envoyant son scoop à Citizenside, a touché plusieurs milliers d’euros.
Des pratiques qui si elles sont efficaces provoquent néanmoins de nombreuses critiques. Quand le site a été lancé, des voix se sont élevées pour dénoncer les déviances possibles. Est-il bien moral d’inciter les citoyens à jouer les paparazzis ? Les web reporters amateurs ne vont-ils pas supplanter les professionnels ?

Un nouveau rapport entre journalistes et citoyens

Derrière tout cela, se dessine une vision des rapports entre journalistes et citoyens. « Ce que nous cherchons à développer c’est la complémentarité entre les citoyens et les journalistes. Nos contributeurs ne sont pas des journalistes, ce sont des témoins. Ils nous transfèrent de l’information brute. Après le travail journalistique commence. Il faut vérifier et recouper l’information, enquêter, analyser.  Les enquêtes de fond resteront toujours l’apanage des journalistes professionnels ». Libérés de la contrainte de la course à l’actualité, les journalistes pourraient donc se consacrer à ce qui est l’essence de leur profession : l’enquête, l’approfondissement, la recherche de sujets et d’angles originaux, les reportages sur le terrain.

Rue89 : pas question de rémunérer

Rémunérer le journalisme citoyen ?
Une vision de la relation avec les citoyens qui n’est pas loin d’être partagée par Pascal Riché, le rédacteur en chef de Rue89, même s’il y a des nuances.
Comme pour Citizenside la précision du vocabulaire a son importance. Ici on ne parle pas de témoin d’actualité, ni surtout de journalistes citoyens. On parle de participatif et collaboratif.
Et si les citoyens peuvent bénéficier de cette expérience collaborative, hors de question de les rémunérer.
« Les médias sont restés trop longtemps sur leur piédestal. La tendance maintenant c’est d’en descendre et d’aller vers le lecteur, d’avoir un retour de sa part sur notre travail » explique Pascal Riché.

Symbiose entre les journalistes et les internautes

Et à Rue89 cela va même plus loin. Le site joue à fond la carte du participatif. Les internautes sont systématiquement impliqués dans toutes les étapes de la conception d’un article. Tous les jours, une trentaine d’entre eux est conviée à participer à la conférence de rédaction via un chat. Ils peuvent proposer des sujets. « Un scoop sur deux est dû à un internaute. Il y a les sujets qu’on voit et ceux qu’on ne voit pas alors que eux oui » affirme d’ailleurs Pascal Riché. L’avantage est double pour le site. A une force de proposition originale, il associe une sorte de panel de futurs lecteurs qui peuvent donner leur avis sur les sujets.
Une fois l’article écrit, le site compte également sur les internautes pour apporter commentaires et précisions si le besoin s’en fait sentir. Parallèlement, le site - qui se veut un espace de participation au débat public - accueille également des analyses et des billets d’humeur écrits par les citoyens.

Mais pour Pascal Riché, pas question de rémunérer toutes ces activités. « Le journalisme doit rester un métier exercé par des professionnels. Nous rémunérons les piges journalistiques mais en aucune façon nous ne payons ou prévoyons de payer les internautes qui participent au site. Aucun d’entre eux n’envoie un article journalistique au vrai sens du terme. C'est-à-dire un papier anglé, avec une enquête derrière ».
Rémunérer les journalistes citoyens dépend donc de ce qu'il peuvent apporter au média pour lequel ils travaillent. Les relations entre les journalistes et les contributeurs sont dans une phase d'expérimentation. Difficile d'avoir suffisamment de recul pour estimer s'il s'agit d'un effet de mode ou d'un phénomène durable.

Citizenside investit les smartphones
Citizenside ce n’est pas seulement un intermédiaire. C’est aussi une technologie. La société développe des logiciels pour mettre directement en relation ses clients médias avec le travail des contributeurs. Ainsi BFM, 20 minutes ou RTL peuvent-ils avoir accès et acheter les clichés qui les intéressent directement via un logiciel.
Citizenside investit également dans tout ce qui peut améliorer la réactivité par rapport à l’information. Des applications ont été développées pour l’iPhone pour que les utilisateurs du téléphone d’Apple puissent en quelques clics envoyer une photo d’un évènement dont ils ont été témoins. Une technologie semblable est également en train d’être mise en place pour Android, le système d’exploitation pour mobile développé par Google qui équipe la plupart des Smartphones.

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