Regards croisés de deux journalistes-blogueurs


Elodie Lécadieu et Arnaud Bertrand
Samedi 2 Février 2008

Jérôme Bernard, ancien journaliste de l'AFP,et Maria Pia Mascaro, correspondante pour Libération, ont chacun tenu un blog consacré aux élections américaines (Ici Washington et West Wing). Journal de bord à « l'esprit critique » pour l’un, blog d'analyse politique pour l’autre, les deux journalistes livrent leurs impressions personnelles sur leur expérience de blogueur.


Les élections achevées, quel regard portez-vous sur votre activité de blogueur pendant cette campagne ?

Jérôme Bernard
Jérôme Bernard
Jérôme Bernard : Bloguer offre une extraordinaire liberté par rapport à un média traditionnel. Mais c'est une activité qui ne les remplace pas. Les blogs sont un bon complément du travail réalisé par les journaux, les radios et les télévisions. Ils peuvent servir d'aiguillon et leur liberté de ton peut contrebalancer le côté de plus en plus « notable » des médias traditionnels, qui relatent avec déférence les activités des personnes qui nous gouvernent. Cette déférence est particulièrement frappante en France et s'est aggravée ces dernières années.

Maria Pia Mascaro : Il y a un vrai dialogue avec les lecteurs, ce qui n'est pas forcément le cas dans d'autres médias. Mon public est avant tout francophone mais ils portent un intérêt à l'information internationale. Je dirais qu'il y a une bonne moitié de Français, mais aussi beaucoup d'internautes africains, se connectant d'une trentaine de pays différents, mais aussi quelques américains, qui cherchent un point de vue européen sur ce qui se passe dans leur propre pays. J'avoue que parfois la conversation m'échappait, les commentaires ne portant pas toujours sur le sujet de l'article. Le plus souvent, le dialogue s'instaurait entre mes lecteurs les plus fidèles, une sorte de « communauté West Wing ».

Quel était votre but avec ce blog ?

Maria Pia Mascaro
Maria Pia Mascaro
F.P : Je voulais faire partager mon expérience des Etats-Unis et dépasser les clichés qui encombrent souvent les articles écrits par les médias français sur ce pays. C'était aussi pour moi une expérience personnelle très intéressante, qui m'a permis d'écrire différemment, en étant plus personnel, en exprimant mon opinion, ce qui change de la neutralité recherchée quand on écrit pour une agence de presse.

M.P: Mon premier blog était plus personnel et parlait de faits d'actualité. Celui-là est plus politique, je ne voulais pas mélanger les deux. Le but n'était pas d'être un blog d'actualité supplémentaire, car énormément de médias ont parlé des élections bien sûr. Je voulais donner une information plus décalée, plus détaillée, avec des choses dont on parlait moins. Par exemple, j'ai publié un long post sur la décision du Chicago Tribune de soutenir Barack Obama. C'est un journal conservateur, il n'avait jamais soutenu un démocrate auparavant, donc cela a été un énorme changement au niveau national. Le but du blog était aussi de montrer cette évolution des mentalités dans le pays.

Cette liberté de ton vous a-t-elle permis, selon vous, d'attirer plus de lectorat ?

J.B : Les chiffres d'audience ont fluctué au cours de la campagne. Sur dix mois, j'ai eu plus de 25.000 connections, soit une moyenne de 80 connections par jour. Cela paraît peu, surtout sachant que mon blog faisait partie d'une sélection de blogs sur les élections américaines sur le site web du journal Le Monde. Mon plus grand nombre de visites en une journée a dépassé le 700 connections. C'était au moment de la fin des primaires démocrates, quand Barack Obama a gagné contre Hillary Clinton. Le nombre de visites sur mon blog augmentait également nettement quand Le Monde plaçait la sélection de blogs sur sa page d'accueil.

M.P : J'ai un comité de lecteurs très fidèles, qui me harcèlent pour que je continue! Visiblement, on apprécie mon approche, j'avais entre 2000 et 3000 visites par jour sur l'essentiel de la campagne. Une certaine ligne de pensée s'est développée et un noyau dur s'est assez rapidement créé parmi mes lecteurs. Certains se sont transférés du premier vers le deuxième blog. Mais j'ai également eu quelques références dans la presse et ça m'a réellement fait plaisir.

La campagne a-t-elle été plus difficile à couvrir pour vous en tant que blogueur ?

J.B : Au contraire, la campagne a été très facile à couvrir en tant que blogueur. Il y a une très grande quantité d'informations disponibles gratuitement sur Internet aux Etats-Unis. Pour écrire mon blog, je lisais notamment le site web RealClearPolitics qui proposait tous les jours une sélection des meilleurs articles et éditoriaux en anglais sur la campagne (l'accès est gratuit). Je lisais le New York Times en ligne (gratuit). Je consultais régulièrement YouTube pour chercher des vidéos liées à la campagne (utilisation gratuite) pour les poster ensuite sur mon blog. Quand il y avait un débat entre candidats, le « transcript » de ce débat était disponible sur le site du New York Times généralement 20 minutes après la fin. Il me suffisait ensuite de piocher les citations qui m'intéressaient. L'accès aux sources, sans dépenser un centime, était donc très facile.

M.P : Ce n'est pas forcément plus difficile, mais le blog me permet d'aborder les sujets différemment. Dans mes articles, je peux combiner journalisme de terrain et analyse. Mais ce support offre l'avantage et l'opportunité d'être plus dans le commentaire, de plus m'exprimer, et sur d'autres angles.

Quelles différences avez-vous constaté avec le traitement médiatique des dernières élections ?

J.B : Il semble que pour cette campagne ce qu'on appelle la blogosphère a eu un impact plus grand qu'en 2004. On peut regretter toutefois que les blogs exercent une mauvaise influence sur le journalisme traditionnel en le poussant à privilégier le commentaire et l'expression d'opinions au lieu de privilégier l'enquête et la recherche d'informations. Avec le recul, il me semble que la presse américaine dans son ensemble, à l'exception des médias conservateurs, du type Fox News, n'a sans doute pas fait le travail d'enquête qu'il aurait fallu faire sur Obama en raison de son faible pour lui. A mon avis, le rôle de la presse n'est pas de soutenir tel ou tel candidat mais d'exercer son rôle de contre-pouvoir. Pour ma part, je me suis fait un plaisir de critiquer les travers de la campagne d'Obama. Il y a semble-t-il une dégradation du journalisme américain, déjà constaté avec la guerre en Irak. Même si à mon sens, les médias américains sont meilleurs que les médias français. Donc tout est relatif.

M.P :
Cette année a marqué une réelle explosion du journalisme sur Internet, qu'il s'agisse de blogs de journalistes ou de personnes qui suivaient la campagne sans être journalistes à la base. Ça a presque été une première en France, ainsi que pour d'autres médias américains, même s'il faut avouer que ceci est plus vrai du côté journalistique. Les blogs tenus par des particuliers ont quand même moins de poids. De plus, de nombreux sites sont nés en quatre ans, comme par exemple le Huffington Post et de nombreux blogs ont été créés, dont certains qui ont pu sortir des gros scoops sur la campagne. Des sites comme Politico sont devenus de vraies références en seulement quelques mois. De même que YouTube ou Dailymotion ont apporté une vision réellement novatrice, une nouvelle façon d'apporter de l'information. Je pense que cela va forcer les journalistes à exercer différemment leur travail, les faire se replonger dans un vrai contexte et non pas se contenter de sortir des phrases choc.

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