Pure players locaux : "chacun doit inventer son modèle"


Clément Robin et Déborah Berthier
Dimanche 27 Novembre 2011

Journaliste depuis 12 ans, Erwann Gaucher est consultant et formateur pour des médias web. Il nous explique le phénomène des pure players locaux, leur origine, leur modèle économique et leur impact sur le journalisme.


A quel moment les pure-players locaux ont-ils commencé à prendre de l'ampleur ?

On est aujourd'hui dans la même phase qu'il y a trois ou quatre ans, lorsqu'on a vu les premiers pure players nationaux émerger que sont Rue89, Slate, Mediapart ou encore OWNI. Les pure players locaux que sont entre autres Dijonscope, Rue89 Lyon, Grand Rouen, Carredinfo sont en ce moment dans la même situation. 
Ce qui a réellement marqué le tournant c'est le lancement de Dijonscope en septembre 2009. Il y avait déjà des pure players locaux avant mais en quasi totalité sur des sites soit associatifs soit lancés par des journalistes mais qui n'en vivaient pas. Dijonscope est en fait le premier avec une équipe complète, c'est à dire des journalistes salariés, une rédactrice en chef, un commercial. C'est donc une véritable entreprise ayant vocation à payer son équipe et à faire des bénéfices à la fin de l'année si possible. Celui-ci ayant réussi son pari : si ce n'est pour l'instant de tirer un gros bénéfice, au moins de continuer à vivre tout en payant son équipe. On a vu qu'un modèle économique était possible. Là aussi, comme pour les pure players nationaux il n'y a pas un modèle économique pour tout le monde. Chacun doit l'inventer. 
Cross Media Consulting, le site web d'Erwann Gaucher (capture d'écran Déborah Berthier)
Cross Media Consulting, le site web d'Erwann Gaucher (capture d'écran Déborah Berthier)

Comment se financent les pure players locaux ? 

Le gros de leur modèle économique repose bien entendu sur la vente de publicités et ou de prestations externes. Certains commencent à essayer, comme l’a fait Rue89 en proposant des prestations techniques ou des prestations de formation, de diversifier leurs revenus avec l’organisation de soirées thématiques ou de débats par exemple. Là aussi, du côté du modèle économique, on est vraiment à trois ou quatre ans de différence de ce qu’ont fait les pure players nationaux pour commencer. Tout le monde a d’abord essayé de constituer une audience pour pouvoir vendre de la publicité.

Quand on voit des sites de presse quotidienne régionale (PQR) tels que Nord Littoral passer progressivement au tout payant, peut-on imaginer le même scénario pour les pure players locaux ?

Vous avez deux possibilités aujourd’hui pour passer au tout payant.

Soit vous avez la possibilité d’être totalement exhaustif comme la PQR peut essayer de le faire et vous vous dites : "On a un réseau de 400 correspondants sur la région et 80 journalistes", et donc vous pouvez vous permettre d’essayer de faire payer. Votre promesse éditoriale c’est de dire qu'on ne trouvera pas cette information ailleurs parce que vous êtes les seuls à avoir un tel réseau. Mais ce n’est pas gagné du tout. Il faut bien avoir en tête que cette stratégie du tout payant et des pay walls sur les sites de PQR c’est avant tout une façon de protéger la vente du papier face à des sites qui deviennent de plus en plus performants, plutôt que de réellement essayer de faire du business dessus. C’est pour ça aussi que les très gros comme Ouest France, Sud Ouest ou La Voix du Nord hésitent encore à passer en réellement payant. Parce qu’ils ont une ambition de développement économique sur le web. Les pure players ne peuvent pas faire ça car ce sont de trop petites équipes.

L’autre possibilité quand vous n’avez pas l’exhaustivité c’est le modèle Mediapart.  Vous faites payer parce que vous sortez du scoop, de l’exceptionnel, des articles de fond, des affaires que vous ne trouverez pas non plus ailleurs. Des pure players locaux pourraient se lancer sur ce créneau de l'investigation qu’ils n’ont pas pour le moment. Je vois des Rue 89 locaux mais pas de Mediapart locaux.

Pour l’instant je suis donc assez réservé sur la possibilité de passer sur des pure players payants sauf si on est sur des pure players spécialisés comme par exemple un site d’économie régionale très pointu. Ca existe un peu déjà avec ce qu’on appelle les lettres économiques comme à Montpellier avec la lettre M qui est une lettre économique payante. Pour l’instant les pure players locaux en sont dans leur premier cycle de vie et ne peuvent pas se permettre ça. Il faut d’abord poser les bases, installer une audience et se créer une identité.

Est-ce que les pure players locaux font concurrence à la PQR ?

Tout dépend des zones. Je pense que dans les très grandes agglomérations telles que Lille, Bordeaux ou Lyon on trouvera une offre complémentaire. Par exemple je ne pense pas que Carredinfo soit concurrent de la Dépêche. L'information est plutôt complémentaire. En revanche, sur les villes moyennes je pense qu’on aura une concurrence assez frontale. Par exemple, Dijonscope part très clairement à la concurrence du Bien Public.

Soit les lecteurs se "dédoubleront", c'est-à-dire que les gens continueront à acheter la PQR et regarderont également ce que Rue89 Lyon ou d’autres peuvent proposer. Soit ils vont créer des lecteurs, c'est-à-dire que des gens qui n’achètent pas la PQR vont être intéressés par cette offre là. Je pense par exemple à un public beaucoup plus jeune qui n’est aujourd’hui plus le public de la PQR. 

Quel avenir pour les pure players locaux ?

Je suis convaincu du potentiel des pure players locaux depuis plusieurs années et je pense que ça va continuer. Certains vont se casser la figure au même titre que des pure players nationaux. Mais le potentiel est là.

En revanche, les pure players locaux seront-ils complètement seuls ou s’adosseront-ils à des marques comme a pu le faire Grand Rouen en s’alliant avec Rue89 ? Il y a des chances que ça se passe comme ça car on constate beaucoup cette tendance chez les pure players nationaux. On trouve encore beaucoup de pure players seuls. Mais 2011 aura vraiment été l’année du lancement de pure players nationaux adossés à des médias traditionnels. Je pense notamment au "Plus" du Nouvel Obs, mais aussi au Huffinghton post qui vient avec le monde, ou encore au "Lab" d'Europe 1. Je pense qu’on a là le deuxième cycle de vie des pure players, c'est-à-dire qu’on a des "pures pure players" qui ouvrent la voie et ensuite les médias traditionnels qui y viennent. Je ne serais pas étonné qu'on voit la même chose du côté des pure players locaux d’ici deux ou trois ans. C'est-à-dire des "pures pure players" tels que Dijonscope, Carredinfo ou GrandRouen qui auront défriché le terrain et puis, soit la PQR qui créerait elle-même de vrais pure players indépendants de la marque mais complètement adossés à elle, soit des marques nationales qui essaieraient de mettre en place des réseaux de pure players sur les grandes villes.

Les grands médias nationaux ont compris aujourd’hui que ça allait se jouer sur le web et sur le numérique et qu’il n’est pas forcément idiot de racheter ou de lancer soi-même un pure player. Le but étant de gagner de l’expérience et de l’expertise sur ce domaine dans un premier temps pour ensuite prendre le virage numérique.

A-t-on à faire avec l’apparition d’une nouvelle forme de journalisme qu’on pourrait considérer comme low cost ?

Non, pas UNE nouvelle forme de journalisme. On voit bouillonner DES nouvelles formes de journalisme et d’écriture. Des journalistes moins bien payés peut-être mais ça, c’est le principe même de toute l’innovation industrielle. Quelque soit le secteur dans lequel vous travaillez, quand on expérimente quelque chose, il faut commencer avec des salaires plus bas. Forcément, les médias y vont avec prudence, avec des moyens un peu plus bas et des salaires un peu réduits.

Je pense que ça changera. Par exemple, je ne pense pas que les journalistes qui travailleront au Huffinghton post français seront des journalistes low cost ou sous-payés. Mais il faut passer par cette première phase. Il faut bien voir que le secteur des médias est un secteur qui va mal économiquement. Ce sont des entreprises qui vont mal et qui ne peuvent pas expérimenter en mettant énormément de moyens. Elles expérimentent, c’est déjà bien.

Le centre de gravité a basculé. Les médias qui se créent depuis quelques années ne se créent plus que sur Internet. Les innovations éditoriales et journalistiques se font sur Internet. Même le journalisme d'investigation qui semblait être réservé aux journalistes prestigieux et traditionnels du papier se fait voir d’abord sur Internet. L’affaire Bettencourt sort sur Mediapart. L’affaire Takkiedine sort parce que les sites d’informations s’y intéressent et ne lachent pas le morceau.

On est pas du tout dans un journalisme low cost. On est dans un journalisme dont le modèle économique s’invente et s’expérimente donc forcément avec relativement peu de moyens. On a passé en gros la période des journalistes de pure players bénévoles. Maintenant, les équipes de pure players sont des équipes de journalistes salariés qui sont payés pour leur travail sur le site. Ce sont des équipes de qualité avec des journalistes expérimentés qui sont parfois déjà passés par plusieurs sites. Ils font un boulot largement au niveau des médias traditionnels.


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