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« Pour le web journalisme, à côté des Etats-Unis nous sommes des nains ! »Amandine Bourgoin et Audrey Champigny
Mercredi 7 Décembre 2011
Eric Mettout est rédacteur en chef de L’Express.fr et responsable de la filière multimédia du CFJ. Spécialiste du web, il nous explique les raisons du retard du web journalisme français par rapport aux États-Unis mais reste optimiste quant à son développement.
Dans votre article « De la circulation (con) sanguine » publié sur votre blog, vous parlez des jeunes générations de journalistes qui ne savent pas utiliser Internet ou qui ne s’y intéressent pas. Pourquoi affirmez-vous qu’ils sont en retard?
Je suis intervenant au CFJ, les jeunes journalistes je les vois, je reçois des candidatures très souvent, je vois à peu près ce qu’ils savent faire, donc je suis bien placé pour en parler. Il faut dire qu’il y a une amélioration de promo en promo, mais ce n’est pas encore ça. Au-delà des étudiants, cela concerne aussi les rédacteurs en chefs, les patrons de presse. Ce n’est pas leur culture mais ils sont maintenant tous conscients que c’est un enjeu industriel. Ce n’est pas un média qu’ils connaissent donc ils ne s’y intéressent pas, cela se fera avec le temps. Pensez-vous que le web est considéré comme un média moins sérieux ? Parfois, surtout lorsque les médias traditionnels se font avoir parce qu’ils ne savent pas s’en servir, ne le comprennent pas et ne le connaissent pas. On peut par exemple citer l’affaire du texto de Nicolas Sarkozy révélée par le Nouvel Observateur papier. Moi j’ai sans doute le plus web des patrons de presse français. Christophe Barbier [ndla] n’a pas cette image-là. Il laisse les clefs à des spécialistes. La bonne attitude pour les patrons de presse serait que des journalistes formés au web, qui ont grandi avec le web prennent la direction des médias traditionnels. Qu’est-ce qu’il manque à ces journalistes pour qu’ils comprennent Internet? Pour moi, le journaliste web, c’est quelqu’un qui a l’intelligence d’apprendre ce qu’est Internet, de comprendre très rapidement comment ça fonctionne, de trouver les choses là où elles sont, de savoir bien utiliser les réseaux sociaux pour s’en servir comme sources, maîtriser l’écriture, ce sont des choses qui s’acquiert quand on est dessus. Recevoir quelques heures de cours ça sert, mais si les étudiants ne maîtrisent pas Internet et ne le pratique pas toute la journée ils ne peuvent pas le comprendre. Il y en a certains qui ont Facebook, mais qui s’en servent de manière personnelle, et pour la plupart, ils ne connaissent pas Twitter alors que c’est un outil qui est devenu indispensable pour les journalistes web. Est-ce-que vous pensez que les écoles de journalisme ont un effort à faire pour améliorer leurs formations en web ? Celles que je connais le font. Au CFJ par exemple, j’ai enseigné l’écriture web des 5 W, le web documentaire, la manière d’exploiter les réseaux sociaux comme sources, l’enquête en ligne, l’importance des blogs et ce qu’ils nous apprennent. C’est néanmoins quelque chose de relativement récent qui a pris de l’ampleur il y a 2 ou 3 ans. Aujourd’hui, il y a encore une frontière entre les différentes spécialisations, les différents enseignements. Les cours de journalisme "traditionnel" devraient prendre plus en compte les apports d'Internet. Comprendre et travailler sur le web ça ne vaut pas que pour les journalistes web, mais pour tous. Un journaliste qui ne sait pas se servir d’Internet part avec un handicap. Et c’est ce cap-là qui est en train d’être franchi. Par rapport aux formations des écoles américaines, la France rattrape très vite son retard. Vous qui n’êtes pas de cette nouvelle génération, d’où vous vient cet intérêt pour le web ? Ce n’est pas une question de génération, ni d’âge. C’est simplement que je comprends, je sais comment ça marche et je suis capable de réaliser la puissance de ce média et l’importance qu’il va avoir pour notre métier. J’ai un parcours atypique. Je fais uniquement du web depuis 1995. Avant, j’ai fait de la radio, je suis parti en édition de bandes dessinées et je suis revenu au journalisme. La polyvalence de la radio m’a toujours passionné : il faut savoir faire un montage, parler dans le micro, faire un mixage, écouter de la musique, savoir écrire un texte, il faut être percutent. C’est sans doute le média le plus proche du net. Qu’est-ce qu’il faut aux médias français pour rattraper leur retard sur les Etats-Unis ? Globalement, la France est en retard par rapport aux Etats-Unis mais aussi par rapport à l’Angleterre et à l’Allemagne. En France, le quotidien qui vend le plus doit être à 400 000 exemplaires alors qu’en Grande-Bretagne c’est 1,5 voire 2 millions par jour. On est à la traine en matière de média et de distribution. C’est en partie un problème de moyens : le New York Times a un effectif de 400 personnes pour son site Internet alors qu’à l’Express nous sommes 25 ! Il faut regarder du côté des patrons de presse. Pourquoi Lagardère qui a les moyens financiers d’avoir des ambitions Internet n’a pas réussi à faire du site du magazine Elle, le premier site féminin de France et dépasser aufeminin.com ? Pour moi, c’est une faute industrielle. Ce sont les patrons de presse comme Lagardère, Dassault ainsi que tous les grands groupes de presse qui sont les responsables. Quel est votre sentiment sur l’arrivée du Huffington Post en France ? Il faut relativiser, ce n’est pas la référence américaine, il n’a que 6 ans d’existence. Je ne pense pas que ce sera un grand succès en France. Le modèle c’est le New York Times et on a tout intérêt à s’en inspirer. Ils ont une connaissance du média qui est plus grande que la nôtre et des moyens considérables. À côté, nous sommes des nains ! Tout est parti de là-bas, ils ont vite cru à Internet, ils ont tenté des choses auxquelles on n’a pas pensé. On est complètement à la traine, on les regarde faire et quand il y a de bonnes idées on les prend et on les adapte. Tous les sites Huffington Post, Salon.com essayent, sont des laboratoires permanents, et ça c’est formidable. Nous n’avons rien inventé. Peut-on parler d’américanisation de la presse française ? Une américanisation de la presse ne veut rien dire. Si la presse française ne marche pas c’est aussi un problème de qualité éditoriale, ce n’est pas nous qui avons inventé le Watergate, la triple vérification, nous sommes sur deux histoires éditoriales différentes et je ne suis pas sûr que la nôtre soit meilleure que la leur. Si on veut parler d’éditorial, de déontologie, de rigueur, on est loin du compte, donc je veux bien de ce modèle américain, il ne me pose aucun problème. Lu 3566 fois
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