Où en est le journalisme hyperlocal ?Alice Dumas
Dimanche 24 Janvier 2010
La culture blog et son « journalisme de comptoir » a longtemps été critiquée. Aujourd’hui pourtant, les journalistes s’y engouffrent et surfent sur la vague hyperlocale avec les blogueurs citoyens. Une pratique née aux États-Unis qui émerge timidement en France.
Plus encore que la presse régionale ou locale, le journalisme hyperlocal sur Internet cible un lectorat de proximité à partir d’un critère géographique, à l’échelle d’une ville, voire d’un quartier. Dans la plupart des cas, l’information proposée est le résultat d’une collaboration entre journalistes professionnels et citoyens. Les articles traitent du dernier conseil municipal, des travaux effectués dans une rue, du ramassage scolaire ou des agressions de la veille. Bref, de l’info directement liée à la vie quotidienne des gens. Les sources utilisées sont variées : contributions des habitants, articles de journaux traditionnels, autorités locales ou reportages de journalistes pro quand les structures en ont les moyens.
Les débuts de l’hyperlocal en France
En France, l’information hyperlocale se lance progressivement, le plus souvent sous forme de blogs. On imagine facilement que ce type d’information a le potentiel pour conquérir lecteurs et publicitaires. Un article du monde.fr explique que de plus en plus de sites veulent « faire émerger l’information locale » bien que les moyens à leur disposition soient faibles et qu’aucun modèle n’existe sur la Toile française. Comme le dit Hubert Guillaud dans son article Révéler l’hyperlocal, « malgré quelques succès d’audience épars, on ne peut pas dire que le mouvement de l’information locale en ligne se soit considérablement développé ces dernières années ».
On peut dégager plusieurs types de supports de l’information hyperlocalisée : on trouve d’abord les sites qui proposent une information de type pratique basée sur des répertoires de services ou des bons plans, comme pilipili.com ou onvasortir.com. Il y a ensuite les participations citoyennes ; il s’agit le plus souvent de blogs, tels que greblog.net à Grenoble ou le plus connu monputeau.com. De plus, il existe des sites réalisés par des journalistes professionnels comme les éditions locales du site de Libération (les Libévilles) ou comme la nouvelle formule de 24h Actus. Ce dernier innove en mettant en avant les contributions des correspondants locaux, encadrés par des journalistes du Midi Libre. Enfin, les agrégateurs d’informations recensent les articles provenant des précédents supports dédiés à l’information locale. En France, regioo.fr est un de ces premiers « digg-like », comme on dit en langage 2.0. Son créateur, Nicolas Guillaume, en est persuadé : « les gens ont besoin de support pour décrypter ce qui se passe à côté de chez eux ». Malgré ces attentes supposées, « aucun site local n’est en mesure de dégager un salaire permettant de faire vivre un journaliste » selon Xavier Ternisien du Monde. Les pages Libévilles, par exemple, ne survivent que grâce au journal papier. Et si la plupart des journaux locaux ont pris le virage Internet, la Toile reste pour la majorité d’entre eux un support de communication plus qu’une voix d’information.
Un temps d’avance pour les Américains
Aux États-Unis, on a bien perçu les atouts du local. C’est là-bas que le web hyperlocal a connu ses premiers succès et que le terme même d’« hyperlocal » a été inventé pour être presque une mode aujourd’hui. Il y a des villes américaines où les journalistes, amateurs ou professionnels, rémunérés ou « wannabes » poussent comme des champignons parmi la population. Par exemple, le site du New Jersey Monthly s’est penché sur Maplewood, une petite ville d’environ 22 000 résidents qui ne compte pas moins d’une douzaine de sites appliqués à suivre l’actualité des alentours. Quelques-uns émergent plus que d’autres. Des sites indépendants sont créés par un ou plusieurs journalistes et/ou citoyens locaux alors que d’autres sont lancés, gérés et financés par de plus grosses structures. Celles-ci peuvent être des entreprises de presse telles que le New York Times qui a lancé en mars dernier The Local, un réseau de blogs participatifs locaux. Pour le NYT, il s’agit clairement d’une expérience afin d’approfondir sa connaissance du marché hyperlocal, comme l’accorde un article publié sur l’Observatoire des Médias. Des journalistes professionnels encadrent chaque blog et la participation de la communauté. Et les citoyens contributeurs peuvent bloguer, commenter et même couvrir des sujets. Marie-Anne Giordano supervise ces blogs locaux. Citée par Cécile Dehesdin sur son blog, elle confie que « 60% des articles écrits voient le jour grâce à des suggestions et des idées envoyées par les lecteurs ». Le but de cette expérience pour le NYT est de mettre au point un modèle de blog local qui pourrait s’exporter au delà des frontières des États.
Patch suit la même ambition finale que The Local : mettre au point une maquette de site reproductible, chaque plateforme ne se différenciant que par son contenu. Patch a été créé en février 2009 par Tim Armstrong, lorsqu’il travaillait pour Google. Patch a ensuite été racheté par AOL lorsqu’Armstrong en est devenu PDG. En 10 mois, 15 sites ont été créés par Patch, chacun dédié à une ville. Patch paye des rédacteurs en chef pour chaque région, un journaliste rédacteur chef par ville (soit environ 20 000 habitants) et quelques pigistes locaux tels que des retraités ou des étudiants. Pour son créateur, ces nouvelles ressources d’informations micro-locales prennent la place abandonnée par les éditions papier qui n’ont pas l’espace suffisant pour cette info ni les moyens de développer le potentiel de leur édition online.
« Think global, act hyperlocal », c’est donc le modèle vers lequel s’est orienté ce journalisme émergent. Ces sites tentent d’établir un business model profitant de « l’absence tant en quantité, en qualité de l’accès à l’information au niveau des communautés », comme le confie Jon Brod, co-fondateur de Patch. D’autres modèles se développent en marge des initiatives des grandes entreprises. Lancé le premier novembre, le DNA info (Digital Networks Associate Info et non les Dernières Nouvelles d’Alsace !) fondé par Joe Ricketts est entièrement professionnel. Une équipe de 20 personnes, dont 10 reporters, couvre Manhattan. Pour Mr Ricketts, l’idée n’est pas tant de créer un modèle global mais bien de se lancer dans l’aventure de la création d’un média « enraciné dans la communauté », sans « (s’) occuper de faire des recettes pendant un an », peut-on lire sur le blog de Cécile Dehesdin. Il n’y a d’ailleurs pas de publicité sur le site qui, pour l’instant, n’a pas prévu de s’étendre à d’autres villes. Mais ce n’est pas du mécénat, Ricketts croit bien au potentiel marchand de l’info locale numérique et le dit même sur le site.
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