Marelle : l'ancêtre du webdocumentaireCécilia Di Quinzio
Mercredi 11 Janvier 2012
Découvrir les racines du concept de webdocumentaire permet d'analyser les ficelles de ce genre récent et d'appréhender ses risques et ses enjeux.
« Vous voici au cœur de l'expérience Manipulations. A votre disposition, ce mur d'indices, d'archives, de notes secrètes ou intimes. Considérez-le comme votre bureau, votre quartier général, ou votre refuge », « Vous tenez la souris, vous tenez le récit », « N'oubliez pas. Vous êtes maintenant maître de l'histoire ». C'est en ces termes que Sébastien Brothier et David Dufresne nous introduisent dans leur oeuvre : Manipulations, une histoire française, un film documentaire, en ligne depuis le 24 novembre 2011, où le spectateur rentre dans la peau de l'enquêteur...
Les webdocumentaires comme Manipulations pullulent sur la toile et provoquent un véritable engouement chez les journalistes, les diffuseurs, comme chez les internautes. C'est la grande mode. D'invention récente, le genre du webdocumentaire puise pourtant ses origines dans d'autres genres plus anciens en littérature mais aussi dans les débuts de l'informatique. Ce « nouveau joujou du web », selon l’expression de Léa Baron dans « Le webdocumentaire : instruire et plaire pour informer », qui se caractérise par son aspect ludique et par la place centrale donnée au spectateur, semble trouver des similitudes de définitions dans ce qu'on appelle les « livres-jeu ». Pour une seule oeuvre, plusieurs possibles
Pour deux genres, il est aisé de proposer la même définition : Le livre-jeu/le web-documentaire est un roman/documentaire qui propose une forte interactivité avec son public. Le déroulement du récit dépend du choix du lecteur/spectateur.
Il nous semble alors que l'ancêtre du webdocumentaire pourrait être Marelle (Rayuela en argentin) de Julio Cortazar, écrit en 1963. Les chapitres de ce roman sont numérotés, classés en deux parties (une partie aventure romanesque et une partie essai) et peuvent se lire de façon linéaire ou, comme sur une marelle justement, en sautant de chapitre en chapitre. Le livre ouvre d'ailleurs sur un mode d'emploi. La lecture n'est donc pas linéaire comme dans un roman classique, le lecteur est invité à faire des choix. C'est une véritable « navigation » au coeur de l'intrigue. « Contrairement à tout autre livre, le marque page n'indique plus la progression de la lecture : il avance et recule en une chorégraphie complexe mais jamais déconcertante », explique Anita Beldiman-Moore, dans son blog ecrits-vains.com. Le principe est donc bien le même qu'un webdocumentaire. Le lecteur organise son propre récit à partir des pistes élaborées par les auteurs. C'est une conception en « arborescence », le lecteur a une forte liberté, il n'est plus « passif » devant l'oeuvre d'un auteur. À cet égard, le webdocumentaire, comme son ancêtre Marelle, se comporte comme un jeu. Olivier Crou, dans son article « Qu'est-ce que le Webdocumentaire », relève trois types de « narration délinéarisée » : «Arborescence (propre au jeu, les niveaux), indéterministe (on va toujours d'un point à de départ à un point d'arrivée, mais les parcours innombrables sont laissés aux choix de l'internaute), évolutionniste (un point de départ mais pas de point d'arrivée, le monde se crée au fur et à mesure du parcours de l'utilisateur) ». Petite histoire de l'interactivité
Si Marelle est une des premières oeuvres composées de cette manière, de nombreux écrivains à sa suite expérimenteront l'écriture interactive. À la fin des années 1970, un phénomène va connaître un grand succès : les « livres dont vous êtes le héros ». Cependant, si ces objets constituent plutôt de purs divertissements et ne se placent pas vraiment dans une transmission d'un savoir, ils révèlent un certain désir du lectorat de pouvoir intervenir dans l'oeuvre, de ne plus être uniquement consommateur d'une proposition.
Les « livres-jeu » découlent eux-même du principe de « jeu de rôle » né dans les années 1920. Mais ce qui était à la base réservé à un public érudits et universitaires s'est justement popularisé par l'intermédiaire des « livres dont vous êtes le héros ».
Dans la même lignée, les jeux vidéos, nés dans les années 1950, sont bien des exemples manifestes d'oeuvres interactives. Hormis les divertissements purs, il existe des jeux vidéos dont la construction est très proche de nos webdocumentaires actuels. On pense par exemple aux cd-rom éducatifs pour enfants ou aux visites virtuelles de musées.
C'est dans cette filiation que se situe le concept du webdocumentaire. Il offre à l'internaute la liberté de choisir un parcours informatif et narratif personnalisé. Cette interaction « passe par l'action cliquer sur des liens, des cartes, des photos », « l'écriture des sites et des logiciels sollicite le clic comme le lieu d'une recherche et d'une surprise, garante de l'interactivité des sites », tel sur l'explique Yves Jeanneret dans «Les médias informatisés comme organisation des pratiques de savoir». Une représentation symbolique de notre société
Les différents concepts évoqués fonctionnent tous sur le mode de la pensée aléatoire, exprimant une certaine défiance à l'égard de la pensée logique. Gildas Sagot, dans son ouvrage « Les jeux de rôle » (Que sais-je? N°2098), explique que les oeuvres interactives rencontrent un plus vif engouement en période de crise économique (contrôle, dépression, austérité) : « Le jeu est projection de la vie, un reflet de la société. Le jeu de rôle ne dérobe pas à cette règle. Il poursuit un long mouvement d'émancipation des formes ludiques, s'inscrit dans une perspective simple et humaine : la recherche d'une plus grande liberté ».
Ces médias qui permettent au consommateur de faire des choix donnent une illusion de puissance, c'est pourquoi ils sont très en vogue précisément en période de troubles, « ils compensent le sentiment d'impuissance provoqué par la période de crise », comme le souligne Bernadette Bouyala-Frostin dans « Les livres dont vous êtes le héros ». Lorsque Julio Cotazar écrit Marelle, il s'interroge, au fil des notes qui entrecoupent le récit, sur la possibilité de « dynamiter la littérature telle qu'on la connaît pour arriver à des formes nouvelles plus fidèles au réel ». De la même manière, le webdocumentaire, comme oeuvre interactive, tente de se faire un reflet au plus proche de la réalité de la vie, des événements, du cheminement de la pensée humaine, etc... Jean Perrot dans son étude des livres-jeu, dans « Lecture-Jeunesse », observe que « leurs auteurs offrent une représentation symbolique de notre société en utilisant le thème du labyrinthe de Socrate qui exprime le fantasme majeur de notre inconscient moderne. En effet, notre société est réduite à des parcours plus ou moins fléchés obligatoires ». Le web 2.0 ou la reconquête du public
Il est certain que les webdocumentaires utilisent un certain ludisme pour aborder des sujets parfois très graves. « Ce parti pris découle du potentiel d'innovations qu'offre le web » explique Léa Baron, qui cite Dominique Wolton : « Internet, après la télévision et la radio en leur temps, relance un imaginaire, une recherche de styles et de formes qui expriment la modernité. Ces techniques sont à la fois les véhicules des autres formes de culture et de lieux de création de la culture contemporaine ».
Internet est le lieu idéal pour toucher un maximum de personne, c'est aussi le lieu idéal pour les journalistes, les cinéastes ou les photographes de se renouveler afin de toucher les jeunes générations qui lisent peu et qui se détournent de la télévision, jugée peu crédible. Samuel Bollendorff, auteur des webdocumentaires Voyage au bout du charbon et L’obésité est-elle une fatalité ?, confie que « depuis que la presse est en panne, j'ai trouvé d'autres moyens de continuer à produire des histoires. (…) Je n'étais pas trop Internet. Mais quand j'ai vu le public que l'on pouvait toucher, la puissance de diffusion, la qualité des projets que l'on pouvait y mener. Je me suis dit que c'était là qu'il fallait aller ».
Le web 2.0, version participative d'Internet, permet une nouvelle conception de l'information journalistique. Le public est au coeur de l'appareil, il peut prendre la parole, s'exprimer, être actif. C'est la fin du journalisme autoritaire. Aujourd’hui, le journalisme est participatif, interactif, grâce aux commentaires et aux dialogues entre internautes.
Le journalisme à l'heure du webdocumentaire
La relation des journalistes avec leur public est très différentes sur le web par rapport aux médias traditionnels. Les pratiques évoluent à travers ce nouveau public. L'information n'est plus une simple représentation linéaire des événements, avec un commencement, une progression et une fin.
Mais ces expérimentations parfois très proches du jeu doivent rester porteuses de sens. Dans quelles mesures ces créations à la limite du divertissement demeurent un exercice journalistique authentique? David Dufresne indique à propos de Prison Valley : « Pour moi la grande question, c'était comment rester cohérent, ne pas tomber dans la confusion, ne pas tomber dans le zapping. C'est-à-dire toujours tenir le propos ». Pour ce faire, les créateurs de webdocumentaires doivent délivrer un contenu de qualité, fouillé, documenté et vérifié caractéristique de l'enquête journalistique et du documentaire traditionnel. En somme, la forme ludique doit être au service de l'information et non pas l'inverse. David Dufresne explique que « les exigences sont les mêmes qu'à la télévision ou au cinéma. Quand on est dans le documentaire, il y a un maximum de soin accordé à l'image, au cadre, à la lumière, à la prise de vue. C'est du temps et du soin ». Tout l'art de ce nouveau genre demeure dans l'harmonie à trouver entre le monde du jeu et le genre journalistique du reportage. Des webdocumentaires récents, à découvrir ou à redécouvrir :Lu 1419 fois
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