Le photojournalisme à l’épreuve d’Instagram


Marine Lathuillière
Vendredi 4 Mai 2012

Instagram, l’application de téléphones portables qui fait des photos vintage en style polaroid, fait beaucoup parler d’elle. Il y a deux semaines, elle a fait une entrée fracassante dans le store des applications Androïd (elle n’était avant disponible que sur IPhone). Et seulement quelques jours plus tard, l’application est rachetée un milliard de dollars par le géant Facebook. Derrière ce rachat, une question nous turlupine : pourquoi ? Pourquoi avoir acheté une application qui ne possède aucun modèle économique (il n’y a pas de publicité et l’application est gratuite) ?


Paris, « Opéra Garnier », filtre Earlybird, le 13 avril 2012
Paris, « Opéra Garnier », filtre Earlybird, le 13 avril 2012
Le lien sur le web a été rapidement fait : Facebook + Instagram = succès pour le photo-journalisme. En effet, pour Florent Bertiaux, qui évoque sur son blog les médias sociaux : « Facebook, permet aux internautes de partager des photographies stockées sur ses serveurs, pour le moment elles ne sont pas géolocalisées et ne permettent pas d’être utilisées rapidement par les journalistes à cause de leurs caractères privées ». Mais du coup, grâce à l’acquisition d’Instagram, Facebook rend public les partages de photos.  Les images sont alors recentrées de façon géographique et temporelle. Cela faciliterait donc les journaux dans l’accès à une nouvelle banque d’images qui serait accessible plus rapidement que jamais. Il faut d’ailleurs bien noter pour illustrer ce propos qu’Instagram est utilisé par 40 millions de personnes et qu’elle génère 1 800 photos toutes les 30 secondes.

Capture d'écran de l'application Instagram
Capture d'écran de l'application Instagram
Qu'est-ce qu'Instagram ?
Une application pour Smartphone. Sur Iphone, elle est présentée comme ci-contre. En bas, cinq onglets. Le plus à gauche, la « home » permet de voir les dernières photos des personnes que l’on suit. L’étoile fait référence aux images les plus populaires, les plus aimées par les utilisateurs d’Instagram. Au milieu l’appareil permet de prendre des photos auxquelles on peut ajouter des filtres rétros, des zones de flou artificielles (comme si on utilisait la mise au point d’un réflexe), ou un rajout de lumière. Comme pour tous les réseaux sociaux, le contenu devient alors accessible aux personnes nous suivant (on peut limiter l’accès à son compte). Après la prise de la photo, il est possible de poster l’image directement sur Facebook, Twitter, Flickr, Tumblr… Le cœur permet de connaître les actualités de nos contacts. Et enfin tout à droite, il y a les informations nous concernant et les réglages de confidentialité du compte.

Dans un article publié sur Slate.fr (Instagram, les photographes de presse ont tout à gagner à s’y mettre ), Heather Murphy explique : « Instagram n’est pas une menace pour le photojournalisme. La véritable menace vient du fait que les photographes de presse refusent de travailler avec cette plateforme. S’ils y consacraient un peu plus de temps, ils découvriraient qu’Instagram, c’est bien plus que ces filtres donnant un faux aspect vintage. C’est une communauté de millions de passionnés de photo, impatients de s’enrichir de leur travail et des standards les plus rigoureux du journalisme. »
Elle s’oppose au point de vue dominant, tel que celui de Nick Stern, photographe sur le site de CNN, pour qui « Le photographe qui utilise cette application n’a qu’à cliquer sur un bouton du logiciel et, 10 secondes plus tard, le voilà récompensé d’un chef-d’œuvre ». Tout ceci est bien évidemment très relatif ! Nick Stern affirme aussi : « Le photographe qui se sert d’une appli n’a pas consacré des années à l’apprentissage de son métier, à imaginer la scène, à attendre que la lumière soit parfaite. A passer d’un objectif à un autre et à modifier les angles. Il n’est pas resté des heures durant dans la chambre noire, penché sur des plateaux de produits chimiques nocifs, jusqu’aux petites heures du matin ». Là encore, on peut rester dubitatif, le talent ne se mesure pas qu’à l’appareil photo. Il est aussi question de cadrage et d’idées. Le prouve notamment les photos prises en Libye par les photographes du New York Times, Ben Lowy et Damon Winter. Ils ont été primés pour leur reportage réalisé avec un Iphone.

Si l’on prend un petit peu de recul, et d’ailleurs Heather Murphy le remarque avec beaucoup de justesse, la grande majorité des photos disponibles sur Instagram n’ont rien à voir avec du photo-journalisme. Il n’y a ainsi pas réellement de menaces pour les photographes de presse.
En réalité, et c’est sans doute aussi ce phénomène qu’on note en France, les personnes utilisant cette application sont entre autres des « simples » journalistes. Ils utilisent Instagram pour dévoiler sur Twitter des moments « croustillants » dont ils sont témoins. Cela permet dans une moindre mesure de montrer à leurs lecteurs une image différente de leur métier. On tend alors vers davantage d’intimité entre le journaliste qui n’est plus caché derrière son bureau et son lecteur qui veut en connaître plus.

Pour élargir un peu le propos, il convient de dire quelques mots d’un article publié sur Owni en juillet 2011 : « Fausses photos vintage  ». Il s’agit d’extraits traduits de la thèse de Nathan Jurgenson portant sur la documentation de la vie privée et les réseaux sociaux.
Nathan Jurgenson note que « l’essor des fausses photos vintage est une tentative de créer une sorte de "nostalgie pour le présent", une tentative de rendre nos photos plus importantes et réelles ». Il insiste : « Nous voulons doter nos vies présentes des sentiments puissants liés à la nostalgie. Et, finalement, cela va bien plus loin que des photos imitation vintage ; la popularité momentanée des photos style-Hipstamatic souligne une tendance plus large de voir le présent de plus en plus comme un éventuel passé documenté. »
Il précise son idée en affirmant que « les utilisateurs de réseaux sociaux considèrent systématiquement le présent comme un potentiel document qui peut être consommé par d’autres ». Cette démarche de transmission des événements dont nous avons été témoin est ce qui fait l’essence même du métier de journaliste. La peur de ce réseau social devient alors tout à fait incongrue si l’on considère à quel point l’information prend des biais nouveaux grâce aux réseaux sociaux.
Paris, « La Bellevilloise », filtre Walden, le 9 avril 2012
Paris, « La Bellevilloise », filtre Walden, le 9 avril 2012

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