« Le personal branding n’est pas une solution miracle »Natacha Milleret
Mardi 1 Décembre 2009
Cédric Motte, 34 ans, est expert en stratégie éditoriale. Consultant auprès des médias et des marques, il effectue également des formations pour initier les journalistes aux nouveaux contenus qu’offre le web aujourd’hui. Son blog professionnel, Chouingmedia, est au cœur de la stratégie dont il parle : le personal branding. Cela n’empêche pas ce blogueur invétéré de rester critique à l’égard d’une pratique en plein boom.Comment êtes-vous devenu blogueur ? Plus ou moins par un concours de circonstances. Après plusieurs expériences dans le journalisme (à Courrier International, à France 3 web...) et une expérience dans la gestion éditoriale chez AOL, j’ai décidé en 2005 de travailler en indépendant. Je travaillais par exemple sur l’aspect et la conception de sites. J’ai commencé à bloguer en 2006 sur des outils web qui venaient d’arriver sur le marché. C’était un peu avant l’explosion des réseaux sociaux. J’ai donc commencé à tester des services pour les autres : Google doc, Youtube, delicious. En bloguant, j’ai pris contact avec d’autres blogueurs qui s’intéressaient aux mêmes thèmes. Je faisais beaucoup d’échanges de liens. Puis tout allait très vite, il fallait faire 15 billets dans la journée, je n’ai pas suivi. Comment êtes-vous parvenu alors à rentrer dans la blogosphère du journalisme à titre professionnel ? A cause de cette concurrence folle, j’ai décidé de me concentrer sur le métier de journaliste, son évolution et ses outils. Ma thématique a changé. Je suis donc passé des services web en général à une sélection d’outils pour le journaliste. En parallèle, j’ai repris mon activité de rédacteur web et j’ai blogué à titre professionnel pour Skype en France. En 2006, j’avais donc deux activités pour lesquelles je travaillais en indépendant. C’est à ce moment là que j’ai créé mon blog professionnel Chouingmedia. En 2007, on m’a proposé de venir au CFJ pour écrire sur le web. Après ça a été l’effet boule de neige. J’ai également travaillé pour l’IFRA, collaboré avec de nombreux journaux comme le Télégramme, le Progrès, le Courrier Picard. C’est vraiment grâce à ces thèmes que j’ai été repéré et que j’ai pu intervenir au CFJ et à l’IFRA. Le fait d’avoir un blog m’a rendu légitime pour avoir ce genre de fonctions et a donné de la visibilité à mon travail. C’est ça le personal branding. C’est toujours un concours de circonstances mais sans mon blog c’est sûr je n’aurais pas eu toutes ces expériences. C’est indispensable pour un journaliste d’avoir une présence sur Internet ? Mon discours va être assez contradictoire. Aujourd’hui être journaliste et ne pas avoir de présence en ligne c’est clairement un défaut. L’idée de personal branding fait son chemin. Par contre exister sur le web ne suffit pas. Il faut exister sur le web en tant que journaliste. Toute la difficulté c’est d’avoir une saveur journalistique. La première des limites est là : le blog n’apporte pas forcément cette approche. Quelle est la deuxième limite selon vous ? Avec l’idée de personal branding on fait croire aux gens qu’ils trouveront plus facilement du travail. C’est un discours dangereux. Même si je pense que sans existence sur Internet, un journaliste n’a pas d’avenir, il faut qu’il sache que ce n’est pas une solution miracle. En tant que journaliste vous avez beau faire de vous une marque, si les journaux n’embauchent pas et que le marché est saturé, vous ne vous en sortirez pas pour autant. Le personal branding n’est pas une fin en soi. Le personal branding ne peut pas marcher pour tout le monde ? En quelque sorte oui. Je souhaite mettre l’accent sur une autre limite du personal branding : l’élitisme. Il y a une excitation autour du personal branding. Comme tout le monde s’y met, cela va être de plus en plus compliqué pour les journalistes de sortir du lot. Alors bien sûr il y a des inégalités devant la plume et le reportage mais globalement j’ai l’impression qu’il va y avoir une fracture entre ceux qui ont un blog, sortes de mini stars du web sollicitées, et d’autres à l’inverse qui seront exclus du champ des recherches. Le personal branding exploite totalement l’idée de libre marché. Il va pousser la notion de concurrence à l’extrême. Pour se démarquer il va falloir être excellent. 10% de sollicités et 90% qu’on dit à tort mauvais car ils n’ont pas d’existence en ligne. Or un journal n’a pas besoin d’avoir la « toute puissance ». Certains recruteurs vont se dire « lui on n'en veut pas, ce n’est pas un champion car il n’a pas 3 000 followers sur Twitter » par exemple. Comment rendre son blog visible pour qu’il soit suffisamment efficace ? La qualité de la production est fondamentale. Il faut miser sur le contenu. Cela prend du temps de se faire une position sur le net, je dirais 2 à 3 ans. Il faut faire en sorte que son blog devienne une référence parmi tant d’autres sur un sujet précis. Pour cela, il est nécessaire de trouver un angle particulier, d’adopter une écriture originale ou de trouver des formats différents. Il est important que les journalistes de demain s’interrogent sur leur métier et qu’ils apportent quelque chose de neuf. Rien ne sert de publier beaucoup, il faut le faire bien. Existe t-il d’autres façons d’être présent sur le web pour un journaliste ? Il y a beaucoup de moyens d’être présent en ligne. Le blog en est un mais ce n’est pas le seul. Sur le blog on produit des contenus censés être exclusifs, mais sur ce qui ne l’est pas, la plus-value est quasi nulle. C’est là qu’intervient un autre travail fondamental : diriger le lecteur vers le site qui aura traité l’information de la manière la plus intelligente. On passe alors dans une logique de veille et de partage. Il n’y a qu’à voir le site aaaliens.com qui va jusqu’au bout de cette logique. Interviennent alors les réseaux sociaux comme Delicious, Twitter, Google reader… Et on peut se faire un nom comme ça. Produire ce n’est pas suffisant, il faut effectuer un travail de veille en tant que journaliste et partager les liens. Twitter est particulièrement efficace à titre professionnel. Faut-il veiller en permanence pour se faire un nom ? C’est le risque, oui. Quand on veut être bon sur un thème il faut quasiment vivre, respirer, penser et dormir sur ce thème là. L’attention est quasi permanente. Mais il faut se méfier, je le redis, ce n’est pas une fin en soi… A lire aussi sur journalismes.info : Visibilité, embauche : en ligne, les jeunes journalistes ont tout à gagner La parole aux recruteurs Lu 5325 fois
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