Le grand malentendu

Banlieues, blogs et journalistes (1/3)


Nicolas Beunaiche
Mardi 10 Juin 2008

Dans les médias, la banlieue se résume bien souvent à la violence. La faute aux journalistes ? Pas si simple. Petit tour de la question avec les blogueurs.


Des journalistes interrogent des jeunes de banlieue en novembre 2005 / A.Bachelier
Des journalistes interrogent des jeunes de banlieue en novembre 2005 / A.Bachelier
Ils n'ont « rien contre les journalistes », n'ont « pas de leçons à donner ». Les blogueurs et autres web-journalistes citoyens veulent simplement « que l'image des banlieues dans les médias s'améliore ».

Jérôme Bouvier est l'un d'entre eux. Lui-même journaliste, il a ouvert vudesquartiers.com , un site qui propose aux quatre millions de personnes qui vivent en banlieue de travailler avec des journalistes professionnels à la fabrication d'un reportage écrit, radio, ou vidéo. Pour lui, les médias – chaînes de télévision en tête - ont tendance à dramatiser ce qui se passe dans les quartiers :
« Les journalistes se comportent parfois comme s'ils étaient en temps de guerre. En 2005, après la mort de Zyed et Bounya, c'est une vraie armée de caméras et d'objectifs qui a débarqué à Clichy-sous-Bois. Comme à Pristina ou Kaboul, où j'étais reporter ».

2005 : le choc sans l’électrochoc ?

Parmi les jeunes de cités HLM s'est ainsi ancrée « l'idée que les journalistes ne s'intéressent qu'à la violence », d'après David da Silva, blogueur de Jours tranquilles à Clichy-sous-Bois . « Ils ont l'impression que l'endroit où ils vivent est devenu un zoo ou un cirque », regrette-t-il. Ces plaintes, Jérôme Bouvier les a lui aussi entendues « une bonne centaine de fois » depuis 2005.
Clichy et le mois de violence qui avait suivi à l'époque auraient pu servir d'électrochoc. Mais pour Nordine Nabili, rédacteur en chef du Bondy blog , les journalistes ont manqué une réelle occasion de changer l'image des quartiers :
« Les médias n'ont pas pris conscience de l'importance de la question. En novembre dernier, la plupart ne savaient même pas où se trouvait Villiers-le-Bel ! S'ils avaient travaillé le sujet depuis 2005, le traitement des émeutes aurait été différent. »

Jérôme Bouvier, lui, nuance le constat. Si les émeutes de 2005 ont été mal traitées, elles ont provoqué, d'après lui, un changement d'état d'esprit chez les journalistes :
« Le débat s'est instauré progressivement dans les rédactions depuis Clichy. On réfléchit de plus en plus à l'intégration et aux banlieues. Je sais que les journalistes ont beaucoup discuté en février, quand les policiers ont fait une descente à Villiers-le-Bel. C'est un signe positif ».

En terre inconnue

Des policiers à Villiers-le-Bel le 27 novembre 2007 / AP, T.Camus
Des policiers à Villiers-le-Bel le 27 novembre 2007 / AP, T.Camus
Pour tous les blogueurs, les moyens financiers et humains mobilisés par les médias restent cependant encore trop faibles. D'après l'agence de presse Ressources urbaines , peu de médias ont des correspondants en banlieue, si bien que les spécialistes de la question sont encore peu nombreux. Luc Bronner, journaliste au Monde , a bien remporté le Prix Albert Londres 2007 pour une série d'articles sur « Les jeunes et la banlieue » ; Edouard Zambeaux, qui collabore à vudesquartiers.com, anime lui chaque semaine sur France inter une chronique consacrée aux quartiers (« Périphérie ») et réalise régulièrement des reportages en banlieue pour les radios du service public. Mais ils sont des exceptions. 

Pour Nordine Nabili, le manque d'intérêt des médias pour la banlieue est en grande partie dû aux carences de la formation à la française, qui néglige « deux sujets jugés périphériques : le problème urbain et la mémoire de l'immigration ». Pas étonnant donc, d'après Jérôme Bouvier, si « le journalisme français est un journalisme de centre-ville ». Parachutés en banlieue, les journalistes se retrouvent en fait en terre inconnue. Sans réseau, sans contacts.

A cela s'ajoute la méfiance des habitants des cités HLM. Lors d'une rencontre organisée par l'association « Les entretiens de l'info », Luc Bronner  expliquait ainsi :
« Le problème est de se faire accepter sur le terrain, gagner la confiance des gens qui souhaitent garder l'anonymat et le manque d'interlocuteurs représentatifs. »

De Kaboul à Clichy

Parfois, la rencontre avec le terrain peut même être violente. Plusieurs journalistes, y compris des « spécialistes », en reportage à Villiers-le-Bel en ont fait l'expérience en novembre dernier. Envoyé spécial pour 20 minutes et le Bondy blog, Pierre Koetschet s'est fait bousculer par des jeunes et a réussi de justesse à leur échapper grâce à l'intervention de quelques passants et du frère de Larami, l'un des deux jeunes décédés dans l'accident de circulation avec un véhicule de police le 25 novembre 2007. Confronté à une situation similaire, Luc Bronner s'en est sorti avec deux côtes cassées. Une équipe de Val d'Oise News s'est elle fait rouer de coups et voler sa caméra par des jeunes en scooter qui croyaient être filmés.

Autrefois épargnés par les violences, les journalistes sont donc devenus à Villiers les cibles de certains jeunes de quartiers, au même titre que les forces de police. Dans ces conditions, difficile d'exercer son métier. Pour remédier à cette situation, certains journalistes ont choisi d'acheter leur sécurité, d'après Jérôme Bouvier, de vudesquartiers.com :
« Aujourd'hui, les journalistes craignent d'aller dans les cités. La tentation est forte pour eux de faire appel à des fixeurs, à des gens des quartiers, qui peuvent leur servir autant de guides que de gardes du corps ».

Ces pratiques de reporter de guerre ont toujours eu cours, à Pristina comme à Kaboul. Mais à Clichy-sous-Bois ou Villiers-le-Bel, elles ont de quoi surprendre. Elles rappellent finalement que si l'armée de caméras a disparu des quartiers après l'automne 2005, le champ de bataille est, lui, resté… dans toutes les têtes.


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