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Le Temps devient payant : « une nouvelle stratégie marketing »Eclairage de Philippe Amez-Droz, ancien journaliste et collaborateur à l'université de GenèveJennifer Delrieux et Edwige Geraldo
Lundi 24 Janvier 2011
Une petite révolution a eu lieu mercredi 12 janvier 2011 dans le paysage médiatique suisse : le quotidien Le Temps est devenu payant. Jusqu'ici en consultation gratuite pour les internautes, ce journal de référence a décidé de faire le grand saut. Mais pourquoi un tel revirement dans sa politique de diffusion ? Ceci correspond-il à une tendance de fond dans la presse suisse ou n'est-ce qu'une exception ?Mercredi 12 janvier, Pierre Veya, journaliste au Temps, publie un éditorial pour expliquer le choix du passage au payant. « Le Temps renforce ainsi la mixité de son modèle économique », explique-t-il. Le journal tire ses revenus de la publicité et de ses abonnements pour sa version imprimée et il en sera de même pour la version online. « Pour des titres de qualité tels que Le Temps, seul un financement dual publicité-abonnement est viable et raisonnable » continue-t-il. Désormais, annonceurs et lecteurs devront financer conjointement la production de cette information. Pour Pierre Veya, ce qui a de la valeur doit avoir un coût. Il s'agit aussi d'une question de justice entre les lecteurs de la version papier et ceux de la version online, les premiers étant les seuls à payer pour pouvoir lire leur quotidien. Mais quelles vont être les conséquences sur le lectorat ? Va-t-il rester fidèle ? L'audience d'un site payant ne risque-t-elle pas de chuter ? Le Temps ne craint-il pas de perdre des lecteurs ? Changer de modèle économique n’entraîne-t-il pas une baisse du lectorat? Nous avons interviewé Philippe Amez-Droz, ancien journaliste, collaborateur scientifique et doctorant à l'université de Genève où il rédige actuellement une thèse sur l'économie des sites de presse en Suisse.
Que pensez-vous du choix du Temps de devenir entièrement payant sur Internet ?
Le choix du Temps est une grande prise de risque mais il correspond à une tendance générale en Suisse. Le risque de chute d’audience est très élevé. En réalité, ce changement de modèle économique correspond à une nouvelle stratégie marketing: la stratégie de club ou de niche. Celle-ci consiste en une réduction de l’audience et en une concentration sur une audience spécialisée, qualifiée, fidèle et à hauts revenus. Le lectorat sera donc moins nombreux. Est-ce intéressant pour les annonceurs ? Si le lectorat restant n’est pas intéressant pour les annonceurs, ceux-ci risquent de se désengager du Temps et celui-ci de disparaître. Concilier la culture de la gratuité du web et la nécessité de faire payer l'info
Un autre facteur nous fait nous interroger sur la pertinence de ce choix. On sait que le lecteur online est essentiellement jeune et urbain et que sa culture internet est celle de la gratuité. Acceptera-t-il de payer pour lire Le Temps en ligne? Quelle stratégie le journal helvète va-t-il mettre en place pour séduire et fidéliser ce lectorat? Comme le dit Philippe Amez-Droz, au regard de la culture web de ce lectorat, le choix du Temps de devenir entièrement payant en ligne, apparaît alors comme un choix passéiste. Pour durer, le quotidien doit par conséquent miser sur la qualité de son offre.
Qu’en est-il du lectorat qui s’est habitué à recevoir de l’information gratuite ? Les partisans du tout payant sont dans une idéologie un peu passéiste qui pleure l’ancien modèle économique, c’est-à-dire le subventionnement du titre d’information par 2/3 de publicité et 1/3 d’abonnements ou de lectorats au numéro. Ce vieux modèle économique existe toujours mais il ne cesse d’être remis en question par trois paramètres : la fragmentation de l’offre et de la demande, le développement de l’ère numérique, et le gros problème de la culture de la gratuité qui est, pour les sites d’information sérieux, pour l’instant encore un défi à relever. Est-ce que cette tendance à rendre l’information payante est en train de se généraliser en Suisse ? A l’origine, [les sites étaient] plutôt gratuits et c’est en train de basculer vers le payant. Outre Le Temps, le groupe Hersant, qui possède quelques petits titres très symboliques, a aussi décidé de faire payer la totalité. Si on prend l’historicité de la relation gratuit/payant, cela fait un peu yo-yo ces dernières années parce que le problème reste : comment vendre une audience à un annonceur in fine. Si vous n’avez plus d’audience, vous ne vendez rien du tout. Et si vous avez une audience très chiche, est-ce que vous allez pouvoir faire payer à la publicité un montant astronomique au nom de quelques lecteurs de qualité ? A lire également : « Le Temps a une vraie carte à jouer sur Internet », interview de Catherine Frammery, responsable de l’équipe numérique du Temps.
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