« La publicité n'est pas capable de financer des projets éditoriaux consistants et intéressants »


Guillaume Chièze
Jeudi 11 Mars 2010

Jean-Marie Charon est sociologue des médias. Il s'est récemment intéressé aux rédactions web, pour en tirer une image hétérogène, travaillée, loin des clichés qui circulent à propos de la fabrication de l'information sur Internet. L'évolution des « rédactions.fr », leurs modèles économiques, les disparitions et naissances de nouveaux titres sur Internet, le sociologue évoque avec nous tous ces points...


Jean-Marie Charon / Photo DR
Jean-Marie Charon / Photo DR
Pourquoi avoir fait cette longue enquête sur les rédactions.fr?
Beaucoup de choses se disent sur le journalisme web, mais ne reflètent pas une vision d'ensemble. Par exemple, on va parler de « forçats de l'info » mais on va oublier d'autres secteurs de la presse en ligne. Or, j'aime prendre un secteur et le labourer, voir toutes les situations qui existent, croiser des regards de journalistes, mais aussi de responsables, de gens de la pub etc.
On a des visions trop extrêmes. Bien sûr, celle des forçats de l'info existe, avec des desks et des gens collés derrière. Mais ça ne reflète pas la totalité des emplois aujourd'hui sur le net.
Le desk n'est qu'une composante de l'information. Regardez les rédactions de pure-players comme Mediapart ou Rue89, elles sont beaucoup plus riches que ça !
Je pense que dans les années à venir, on aura de plus en plus de journalistes papier sur le web. Ils auront des blogs, des contributions spécifiques, etc. La situation entre papier et Internet sera beaucoup plus contrastée qu'aujourd'hui.

Lors de votre enquête, avez-vous réussi à identifier un modèle économique viable?
Non. Mais j'ai acquis la conviction que le caractère décisif sera de réussir à faire payer l'information.
Les modèles qui ne reposent que sur la publicité ne sont pas capables de financer des projets éditoriaux consistants et intéressants.
Il faut donc trouver des modèles économiques avec plusieurs approches possibles.On pourrait par exemple imaginer que Le Monde, Le Figaro et Les Echos, qui font référence, créent une « zone premium » où seraient accessibles par abonnement, des papiers, des dossiers, des signatures attractives.

En quoi ces médias font-ils référence ?
Ils ont tous trois un portefeuille d'abonnés assez conséquent et historique. Et chacun a un domaine bien identifié, Le Figaro est conservateur, Les Echos sont économiques et Le Monde est généraliste.

Et que doivent faire les autres alors?
Instaurer le micro-paiement, à l'article. Aujourd'hui, par exemple, libe.fr aurait plutôt intérêt à se diriger là-dessus.

Vu l'état de la presse écrite, êtes-vous optimiste ou pessimiste pour l'avenir?
Ni optimiste, ni complètement pessimiste. On vit une période avec beaucoup d'incertitudes, beaucoup d'échecs. C'est le cas des périodes où l'on invente de nouveaux médias.

Dernier échec en date, Bakchich.info. Quel regard portez-vous sur leurs difficultés actuelles?
Bakchich a innové en se lançant dans la satire sur Internet. Le problème est qu'ils n'étaient rattachés à aucun grand groupe de presse. Au début, j'ai cru que ça marcherait. Puis j'ai été plus sceptique avec leur passage à l'imprimé. Ça a sonné comme un « sauve qui peut ». Ils se sont précipités sur le papier. Mais il y avait déjà d'autres titres satiriques puissants.

Pourtant, Siné Hebdo a réussi a capter un grand lectorat sur papier, sans être attaché à un grand groupe de presse, et avec un développement rapide...
Oui, mais leur situation est bien différente. Ils sont nés d'un conflit avec Charlie Hebdo, et ont attirés avec eux un grand nombre de lecteurs.

Au final, quel titre peut se sentir financièrement en sécurité sur Internet?
Aucun. Ils vont tous devoir penser à un nouveau développement. Sur le mobile par exemple. Même pour les gros, comme Le Monde, leur force peut devenir leur talon d'Achille. Leur grosse rédaction, devenir une faiblesse.
Au cours de cette année, ils vont être endettés et Lagardère risque de devenir plus que lourd dans leur capital. Une centaine de personnes risquent de devoir quitter le groupe. Pour l'instant, le web est tout petit par rapport au papier. Mais comme je vous le disais, il va falloir compter sur les journalistes de l'imprimé pour faire marcher le web. Et on verra comment Le Monde réussira ce passage.

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