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La fin du journalisme citoyen ?Cécilia Di Quinzio
Mardi 21 Février 2012
Très en vogue dans les années 2005-2006, avec le lancement du site Agoravox, de nombreux médias participatifs n'ont depuis cessé de fleurir en France comme à l'étranger. Leur ambition annoncée : contrer les médias traditionnels et proposer une information différente, voire une ré-information. État des lieux d'une initiative originale.
Une de Libération du samedi 20 et dimanche 21 aout 2005
"Un monde sans journalistes ", voilà le thème des Assises du journalisme à Lille en 2007. À l'époque l'expression "journaliste citoyen" apparaît comme une menace pour une profession qui traverse une crise de confiance. Quelques années plus tard, des sites dits "participatifs", qui mèlent contributions de journalistes, d'experts et d'individus non-professionnels (c'est le cas du site Rue89 par exemple), ou bien constitués uniquement de participations "citoyennes" (comme Agoravox ), ont émergé de toutes parts.
Puis de nombreux médias s'y mettent et se lancent dans l'aventure du participatif. Le 1er décembre 2011, Europe 1 lancait le Lab, un site d'information politique qui fait participer experts, blogueurs et internautes, pilotés par cinq journalistes. Le 23 janvier, la version française du site The Huffington Post, qui a fusionné avec le site participatif Le Post, est mis en ligne. C'est la directrice éditoriale, Anne Sinclair, qui en parle le mieux : Huffingtonpost.fr se veut être "un site de débat. (...) avec des contributeurs réguliers ou exceptionnels, à la fréquence qu'ils souhaiteront, sur la longueur qu'ils auront choisie, dans leur domaine de compétence ou dans tout autre. (...) d'inconnus comme de signatures célèbres, de jeunes comme de plus anciens, qui s'exprimeront sur les sujets de leur choix (...)". Le 30 janvier, c'est L'Express qui change de formule et s'ouvre à la participation des internautes. Ces sites procèdent d'un certain paradoxe. Ils revendiquent une nouvelle forme d'information, celle émanant d'individus non-formés au journalisme. Mais dans le même temps, ces médias ne peuvent pas réellement s'abstenir de l'aide de journalistes qui interviennent en tant que modérateurs. "L'info à trois voix" À l'origine, le concept de "journalisme citoyen" annonçait un bouleversement de la définition traditionnelle de média. Grâce à Internet, le récepteur de l'information ne reste plus passif face à l'information, il a dorénavant la possibilité d'émettre lui-aussi. Au départ donc, ces médias s'engageaient à se passer de "médiateur" et de créer eux-mêmes l'information.
Qui composent ces "comité de rédaction", qui sont ces "modérateurs"? Si un formatage a lieu, réalisé par des journalistes déjà formés, le concept se mord la queue. Les sites ouverts à la participation citoyenne déclarent offrir une information différente de celle des médias traditionnels. Mais les actualités proposées sont-elles si différentes que celles des autres journaux en ligne?
Nicolas Filio, rédacteur en chef de Citizenside, site qui se définit comme une "communauté de citoyens reporters du monde entier qui envoient, diffusent, et commentent leurs images d’actualité", explique que "certains contributeurs sont sélectionnés à partir d'un certain grade, ceux-là peuvent publier quand ils le souhaitent. Les autres sont modérés". Par ailleurs, il admet aussi que "souvent les participants sont des étudiants en journalisme ou bien carrément des journalistes".
En effet, quel est le degré d'autonomie d'un média construit sur la participation de témoins non formés au journalisme? S'il existe des espaces non-modérés, qui proposent par exemple des informations très controversées et du coup très éloignées de l'information traditionnelle, la plupart du temps les médias participatifs répondent aux mêmes exigences que les autres médias. À savoir : régulation, éthique, vérification des faits, protection des sources et valorisation du contenu pratiqués par un modérateur. Un lexique très proche du jargon journalistique est parfois utilisé au sein ces médias. Car dans les faits, un individu non formé à l'exercice journalistique sera toujours moins armé pour satisfaire un lecteur. À titre d'exemple, voici quelques extraits des conditions générales d'utilisation du Huffigton post. Un petit cours de déontologie du journalisme en somme : Un nouveau rôle pour le citoyen, un nouveau journalisme
Le site Documental, l'Observatoire IMpertient des systèmes d'information, dans Internet : un média citoyen qui défie le journalisme explique que "cette nouvelle collaboration entre journalistes et citoyens dans la fabrique de l'information entraîne un nouveau rôle pour les journalistes : celui de filtrer, remettre dans le bon sens tout le fouillis d'informations qui leur parvient, faire de l'ordre dans la jungle des contenus". C'est donc en devenant des modérateurs que les journalistes réinventent leur métier.
En réalité, médias participatifs et médias traditionnels ne s'opposent pas. Ils se complètent. Si les citoyens ont besoin de modérateurs, à l'heure actuelle, les médias se nourrissent de la contribution des citoyens. L'évolution technologique, qui permet la communication interactive et les échanges multimédia a renforcé le réflexe participatif. Nicolas Filio le concède volontiers : "Actuellement, tout le monde filme dans les manifestations, c'est tout à fait tendance, les gens veulent participer à la fabrique de l'information. Ensuite ils tweetent ou bien font appel à des site comme Citizenside". Il indique par ailleurs que dans "participatif" il faut aussi entendre le fait de pouvoir commenter l'information : "Il existe une information complémentaire dans les commentaires d'articles sur Internet. Ces opinions apportent de l'intérêt, c'est le premier degré du participatif". L'information 3.0
Documental, l'Observatoire IMpertient des systèmes d'information révèle que "certains commencent d'ailleurs à parler de l'information 3.0, celle qui intègre le web 2.0 et l'enrichit. La valeur ajoutée vient du traitement de l'information et non plus de l'information brute dont tout le monde dispose. Le lecteur sait tout désormais, il a simplement besoin de comprendre".
En venant modérer l'information brute, celle dont tout le monde dispose, on passe de la simple interactivité à une interconnexion enrichie. Les régulateurs développent ce qui est diffusé ou publié en ligne, de façon subjective. On trouve ainsi, dans les médias d'information 3.0, des mises en lumière plus personnelles ou des réactions d'opinion tranchée. À l'inverse, une autre tendance tend à faire évoluer l'information sur le net, celle qui permet aux lecteurs non plus seulement de rapporter de l'information mais aussi d'appuyer, de faire remonter, telle ou telle information. Le lecteur participe, il devient une aide pour le journaliste.
Progressivement les journaux en ligne se laissent tenter par les atouts du participatif. Les contributions des citoyens aident à la construction d'un nouveau type de médias et non d'une nouvelle information.
La réalité du média citoyen c'est avant tout une véritable envie de prendre la parole, d'échanger directement avec les journalistes dans la nouvelle relation rendue possible par les nouveaux outils du web 2.0. Erwann Gaucher, journaliste et accompagnateur de projets médias, affirme que "les médias ouverts, participatifs et transparents sont en pleine expansion. En France, les premières générations (LePost, Rue89) voient aujourd'hui arriver une seconde génération qui marque sans aucun doute une nouvelle étape dans l'évolution des médias sur Internet, en collaboration avec les citoyens, et proposent vraiment une offre originale : LePlus, Newsring, LeLab d'Europe1, etc". Lu 4466 fois
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