La blogosphère cubaine sous surveillanceJulien Laloye
Mardi 10 Février 2009
Raul Castro a su mettre de l'eau dans le vin des principes de la révolution castriste depuis son arrivée au pouvoir en 2006. Reste que les voix discordantes peinent encore à se faire entendre, en particulier les blogueurs dissidents : le régime ne veut toujours pas lâcher la bride à Internet.
Raul Castro
« Je promets au peuple cubain qui nous écoute de lever toutes les contraintes pesant sur sa vie quotidienne ». C’était le 24 février 2008, lorsque Raul succédait officiellement à son frère à la tête de l'Etat cubain. Le nouveau « lider maximo » ne tardait pas à faire coïncider les paroles avec les actes. Il autorisait dans la foulée tous les citoyens cubains à acheter ordinateurs, DVD, ou téléphones portables. La presse internationale saluait ce petit pas vers l’ouverture du régime castriste, et la blogosphère cubaine exprimait sur tous les posts son espoir de voir enfin le régime se démocratiser et le web avec.
Mais la réalité est vite venue rattraper les optimistes : le 20 mars, la plateforme desdecuba.com, qui héberge un certain nombre de « dissidents » cubains sur la Toile, ou du moins quelques opposants à l'idéologie dominante, comme les blogueurs de Potro Salvaje, et la désormais célébrissime Yoani Sanchez, auteure de Generacion Y, élu meilleur blog étranger de l'année lors de la cérémonie des [Bob's] à Berlin, était interdite d'accès aux internautes cubains pendant plusieurs jours. (lire article sur le site : Cuba libre) Les cyberdissidents face à la répression politique...
A croire que le PCC (Parti communiste cubain) n'aime pas spécialement les récompenses : une semaine après avoir été « décorée » à Berlin, Yoani a reçu une « convocation » de la part du ministère de l'intérieur l'accusant « d'avoir dépassé toutes les limites de la tolérance dans ses tentatives de rapprochement de la contre-révolution ».
C'est qu'à y regarder de plus près, le changement de dirigeant ne s'est pas vraiment accompagné d'une amélioration des conditions de liberté d'expression dans l'île. Depuis la libéralisation théorique du régime, trois journalistes dissidents ont été condamnés à des peines de prison pour « dangerosité sociale pré-délictueuse ». Détenu depuis le 13 avril 2007, Oscar Sánchez Madán, correspondant régulier du site Cubanet s’est par exemple déclaré en grève de la faim, le 9 janvier 2008.
L'indépendance de la presse à Cuba, domaine de l'impossible ? « Elle n'existe pas », répond cyniquement Luis Cino, journaliste clandestin : « Il existe des agences de presse mais il n'y a pas de presse indépendante à Cuba. Il y a peut être cent journalistes indépendants à Cuba qui font de l'information qu'on retrouve ensuite sur des sites Internet, ou à Miami ou dans d'autres médias » (lire interview complète).
Pour lui comme pour beaucoup d'autres, le souvenir du Printemps noir reste vivace : en mars 2003, Vingt-sept journalistes indépendants ont été arrêtés, faisant de l’île la plus grande prison du monde pour la profession. Condamnés à des peines allant de 14 à 27 ans de détention, certains ont été graciés, mais la plupart sont encore emprisonnés ou contraints à l'exil, à l'image de Alejandro Gonzalez Raga, dont le témoignage vidéo éclaire sur les pratiques du régime envers les journalistes. ...Cuba face au blocus numérique
Au-delà des incarcérations arbitraires et de la répression politique dénoncées par les opposants anti-castristes, c’est l’accès même au réseau qui se révèle problématique. « Les Cubains, sauf s’ils disposent d’une autorisation formelle des autorités, ne peuvent accéder à Internet à partir d’un point d’accès public. Le web est ouvert uniquement aux touristes, à un tarif prohibitif (environ 6 euros de l’heure), dans les hôtels et quelques cybercafés. Le gouvernement a mis en place des salles Internet, le plus souvent dans les bureaux de poste, où les Cubains accèdent à leur messagerie électronique ainsi qu’à un Intranet, « Tu Isla » (ton île), constitué de sites uniquement sélectionnés par les autorités » si l’on en croit les déclarations de RSF, qui a classé Cuba dans la liste noire des Pays ennemis d’Internet.
Ce serait tout de même oublier que le gouvernement insulaire, qui fait face à l’embargo commercial américain depuis 1962, souffre aussi d’un blocus numérique, qui l’empêche de fournir à tous un accès au réseau digne de ce nom, comme l’explique Ramon Gonzalez, journaliste l’agence nationale de presse cubaine (voir encadré).
Des documents secrets révélés au grand public laissent d’ailleurs entendre qu’un accord entre les gouvernements cubains et vénézuéliens, prévoit la construction d’un autre accès Internet à haut débit via les fonds sous-marins (voir encadré). « Malgré de nombreuses inquiétudes, interrogations et inconnues sur sa répartition, la construction de ce nouveau réseau devrait être déterminante, enfin c'est ce que tout le monde espère » confie David Chapet, chef d’entreprise à la Havane et créateur de bloggerscuba.com, un site apolitique qui traite de la vie quotidienne sur l’île (voir interview complète).
Voilà qui résoudra peut-être le paradoxe du web à Cuba. Le gouvernement s’y évertue à former des milliers d’étudiants aux nouvelles technologies - de source officielle, près de 30 000 seraient actuellement en formation - mais empêche, volontairement ou non, la grande majorité de la population d’accéder à la Toile. Entre rhétorique marxiste orthodoxe présentant Internet comme « la grande maladie du XXIe siècle » et logique démocratique qui pousserait à en développer l’usage pour tous, avec les risques politiques que cela comporterait pour le régime, Cuba semble ne pas encore avoir fait son choix.
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