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La blogosphère arabe : un développement sous contrôleNicolas Lemonnier
Vendredi 13 Mars 2009
En une demi-dizaine d’années, le web arabe s’est totalement métamorphosé. Le développement fulgurant de sa blogosphère en est le symbole le plus frappant. Nouveau média influent, voire parfois contre-pouvoir, les blogs ont créé un espace d’expression inédit dans le monde arabe. A condition de contourner la censure.
Rares sont ceux pour qui la date du 13 janvier 2008 signifiera quelque chose. Pour les blogueurs du Maghreb et du Moyen-Orient, ce jour a marqué une véritable révolution. Il s’agit du lancement de la traduction arabe de « blogger.com », la plate-forme pour la création et l’hébergement de blogs de Google, la plus utilisée dans le monde. Pour Yves Gonzalès-Quijano, chercheurs du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen- Orient, « l’arabisation de blogger.com accélérera peut-être encore plus la colonisation de la Toile arabe par les blogs. En tout état de cause, le développement fulgurant de la blogosphère est à l’évidence le phénomène majeur de la Toile arabe durant les dernières années. »
Autre signe fort de la montée en puissance d’une blogosphère militante et indépendante, la tenue à Beyrouth en août 2008 du premier forum des blogueurs arabes. Venus du Maroc, d’Egypte, du Liban, mais aussi d’Irak, de Bahraïn et d’Arabie Saoudite, une trentaine de blogueurs ont échangé leurs expériences de la Toile. Que faire en cas d’ennuis avec le pouvoir ? Faut-il garder l’anonymat sur le web? Comment contourner la censure ? Ce forum leur a permis de faire différents constats. D’abord, la liberté d’utilisation d’Internet fluctue grandement entre les pays. Pour le Maghreb, cela va « de la restriction aléatoire au Maroc à la censure systématique en Tunisie » , explique Bengharbia, un blogueur tunisien. Le second constat, sans doute le plus important, c’est que la blogosphère dans sa diversité est devenue un acteur incontournable de la sphère sociale arabe. Une influence croissante
Plusieurs raisons l'expliquent. « Certains blogs sont devenus des sources d'information plus fiables que les officielles », estime Said Essoulami, directeur du Centre pour la Liberté des Médias MENA, à Casablanca. Avec les blogs, les citoyens ont enfin l’impression d’être pris en compte. Ce qui est loin d’être le cas avec les médias traditionnels, souvent largement à la botte des pouvoirs en place.
La blogosphère est aussi reconnue pour sa capacité à aborder tous les sujets, surtout locaux. Les journaux nationaux préfèrent faire paraître des articles conventionnels sur la guerre en Irak ou sur le conflit israélo-palestinien pour éviter de se confronter à un quotidien souvent difficile. Du coup, Ayyoub Ajmi, un blogueur marocain, a annoncé qu’il avait créé un site d’informations locales parce qu'il voulait savoir ce qui se passait dans son propre quartier « avant d'avoir des nouvelles de Sadr City ». Paradoxalement, l’universalité d’Internet a permis aux citoyens de redécouvrir ce qui se passait près de chez eux. Et la réalité que proposent les blogs n’est pas toujours très reluisante. La blogosphère arabe a donc eu le mérite d’aborder des sujets traditionnellement tabous comme les Droits de l’homme, la religion ou la critique des pouvoirs en place. Certes, il s’agit d’une minorité de blogs, mais c’est indéniablement ceux-ci qui rendent la blogosphère arabe si bouillonnante et si fertile en révélations. Dès lors, une sorte d’émulation, très relative, s’est mise en place entre les médias et le web. Les journaux traditionnels, qui se font voler la vedette par certains blogs, se sentent obligés de traiter à nouveau des sujets sensibles. Ainsi, il y a quelques mois au Maroc, un cinéaste amateur a filmé deux gendarmes corrompus qui obligeaient des automobilistes à leur donner de l’argent. Postée sur Youtube, la vidéo a rapidement été reprise par de nombreux blogs. L’histoire s’est finalement retrouvée en Une de plusieurs quotidiens, et la justice a poursuivi les deux agents de l’Etat. L’ombre de la censure
Julie Shneider a du fermer son blog sur le Liban pour éviter une récupération politique.
Mais cette montée en puissance d’une blogosphère contestataire n’est pas au goût de certains régimes autoritaires du monde arabe. Le rapport 2008 de Reporters sans frontières sur les ennemis d’Internet est accablant pour de nombreux pays du Maghreb et de la péninsule arabique.
En Arabie Saoudite, le blogueur Fouad al-Farhan a été détenu de longs mois en prison. Son crime ? Un billet sur son blog recensait les avantages et les inconvénients d’être musulman. En Egypte, la blogosphère militante est littéralement harcelée. Au point, qu’en décembre 2008, l'organisation égyptienne de défense des Droits de l'homme a réclamé une protection juridique pour les blogueurs. L’ONG dénonce « une censure systématique sans aucune forme de procédures légales » et « la surveillance à laquelle sont soumis les blogueurs et leurs familles, qui représente une forme de pression ». Car les régimes se sont eux aussi adaptés à l'évolution de la Toile. En Tunisie, plutôt qu’une censure systématique, trop visible, le gouvernement utilise des moyens détournés pour parvenir à ses fins. Il peut, par exemple, réduire le débit des connexions de certains blogueurs jugés trop influents. Cette pratique augmente le temps de téléchargement des pages Internet et réduit ainsi la capacité à consulter des sites. Cette forme de pression implicite décourage certains blogueurs qui osent moins critiquer la politique du président Ben Ali. Parfois, il n’y a même pas besoin de pression officielle pour contraindre un blog à fermer. La journaliste Julie Schneider a crée en mars 2008 son blog, La route du Liban, pour raconter son travail à Beyrouth. Le 9 novembre dernier, elle a posté son dernier billet, expliquant que « même si tu ne racontes rien de politique, rien de sérieux, les gens essaient de le politiser. » Si la blogosphère arabe a clairement instauré une dynamique de changement dans plusieurs pays, il lui reste encore beaucoup à faire pour contourner la censure et bouleverser les anciennes mentalités, toujours très prégnantes. Lu 1933 fois
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