L'information, les robots aux manettes


Nathalie Moga
Samedi 7 Janvier 2012

Des algorithmes sélectionnent, diffusent voire écrivent l’information. Ce n’est pas le synopsis de Minority Report 2, mais bien l’amorce d’une nouvelle ère journalistique. Est-ce une menace pour la profession ou au contraire un moyen de l’améliorer ? La robotisation de l’information, mode d’emploi.


Crédits: Joanna Davies-Mourby
Crédits: Joanna Davies-Mourby
Début 2010, des chercheurs américains de l’université de Northwestern développent une technologie permettant de créer du contenu grâce à des données chiffrées. Ainsi, à partir de la numérisation de comptes financiers par exemple, la société Narrative Science – société à l’origine de cette technologie – peut créer de toute pièce un article économique  "compréhensible". Les mots sont alignés, les données placées, les phrases créées, et cela sans qu’aucun œil humain n’en fasse la relecture.

Cette histoire aux accents futuristes commence à Chicago, dans l’Illinois. Larry Birnaum et Kris Hammond, chercheurs en intelligence artificielle, y développent Stat Monkeys, un robot qui reprend les scores de matchs sportifs pour en faire des dépêches. Le premier texte généré est la description d’un match des Wildcats, l’équipe de baseball de l’université de Northwestern. Selon le site de Stat Monkeys, le système utilise des modèles statistiques de matchs de baseball pour déceler quelle est l’information (c’est à dire la victoire d’une équipe, la défaite d’une autre ou encore un match nul). Le système inclut un panel de tournures narratives permettant de décrire le déroulement du jeu et de dire que tel joueur « a été l’artisan de la victoire », par exemple. Le robot classe les données de manière cohérente et les lie pour en faire un texte qui soit compréhensible pour un être humain. Kris Hammond décide de commercialiser sa technologie et vise principalement les sites d’informations sportives ainsi que les journaux locaux. Les matchs commentés n’auraient en général pas fait le sujet d’un article sans l’existence du robot. Mais désormais, ce sont également des articles politiques et économiques qui peuvent être générés grâce à l’analyse des sondages et autres données chiffrées. Des avancées qui ont de quoi inquiéter les journalistes. Alors eux aussi pourraient être remplacés par des robots, au même titre qu’ouvriers ou caissières ? Les robots sont-ils les forçats de l'information de demain? Le robot-journaliste est un concurrent sérieux : rapide, peu cher et sans état d’âme. L’article revient à 7 euros, le problème de l’impartialité en moins, de quoi plaire à un patron de presse. C’est là cependant que réside la principale faille du robot, il n’y aura jamais d’âme dans ce qu’il écrira.

L'information à la demande

La robotisation de l’information ne s’arrête pas à son écriture automatique. Non seulement les algorithmes rédigent les nouvelles, mais ils les sélectionnent aussi. C’est là l’activité de Demand Media . Cette entreprise américaine fournit de l’information "à la demande". Sa promesse marketing  est « d’écouter ce que les gens désirent pour leur donner le contenu et l’expérience online qu’ils recherchent ». Dans la pratique, ils analysent les mots clés tapés par l’internaute afin de le cibler et de produire un référencement personnalisé pour ce dernier. Des sujets « tendance » sont déterminés pour une maximisation de l’audience. Demand Media paye des sommes dérisoires à des pigistes afin de produire du contenu en grande quantité sur les sujets phares de la toile. Ces articles sont publiés sur des " fermes de contenus". Pas de ligne éditoriale, des articles de basse qualité, c’est la quantité qui est privilégiée. Cette personnalisation relègue la nouvelle à un pur produit de consommation. Le journaliste n’est plus le « gate-keeper » de l’information. Sa place est prise par des machines qui hiérarchisent cette dernière selon des critères de rentabilité car la ferme de contenu a pour but de générer des revenus publicitaires, rien de moins. Au-delà du métier de journaliste, c’est la diversité de l’information et son traitement approfondi qui sont mis en danger par cette robotisation qui n’est souvent pas perçue par le lecteur.

Humain et robot, même combat?

Le robot-journalisme est une réalité. Opérationnel aux États-Unis, il existe  en France, mais sous une forme différente. Aujourd’hui, une grande part de l’information naît de la fabrication à partir de données qui sont reprises. Blogs, presse en ligne, sont la source d’autres articles, rédigés suite à une sélection, cette fois humaine. Le principe serait donc le même, et c’est alors le mythe autour du métier de journaliste qui en pâtit. L’enquêteur, l’homme de terrain, laisse  sa place au journaliste assis devant son ordinateur, simple sélectionneur, dont l’art s’éteint avec le progrès et surtout, l’avènement du web. 

L’avancée technologique comporte bien des effets pervers, mais on ne peut nier ses avantages. La sélection de l’information par les algorithmes est intéressante pour le journaliste vu le flot d’informations qu’il doit traiter au quotidien. Il suffit de regarder son fil Twitter pour comprendre que sans le hashtag, cette autre forme de tri automatique par mot-clé, on aurait du mal à s'en sortir et à comprendre quelle est l'actualité importante du jour. Pour le professionnel de l'information, chargé de nous fournir des articles pertinents, c'est le même problème. Dans le cas du data journalisme par exemple, le tri par un robot est d’une aide indubitable. Infatigable, rapide et précis, il pourra donner au journaliste la matière première à ses articles, permettant à ce dernier d’être exact dans ce qu’il avance. Ce dernier garde pour l’instant l’apanage de l’information, cela pour une  raison simple : il amène à cette dernière son esprit critique, ses commentaires, et donc une valeur ajoutée qui reste inimitable par la technologie.

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