L'infiltration disruptive du web dans les journaux télévisés


Dounia Hadni
Mercredi 30 Janvier 2013

Le journal télévisé, rendez-vous important pour beaucoup de foyers, évolue. Une mutation qui découle de son exploitation de contenus web ainsi que d'une nouvelle culture "transmedia".


Les effets disruptifs du web

La disruption
L'approche disruptive doit permettre d'identifier conventions et biais culturels qui débouchent sur des approches standard peu créatives et donc peu génératrices d'impact. En prenant les grandes méthodes de création à contre-pied, on privilégie les idées non conventionnelles et fortement créatives pour créer cette rupture. Ainsi, la disruption est aussi bien un catalyseur d'imagination qu'une alternative à l'uniformisation de la pensée. Jean-Pierre Govekar, consultant en médias sociaux et co-fondateur de l'agence LeWebLab  (qui favorise l'acquisition des bonnes pratiques du web social et la construction de stratégies social media et éditoriales), assimile dès 2007 dans une tribune pour le Webobserver  le journal télévisé au web en créant le "JT WEB" du journal local le Télégramme dans une optique "transmédia".  
Selon lui, les évolutions récentes d'Internet ont bel et bien bouleversé l'information traditionnelle. "Les stratégies disruptives et de diversification vont se multiplier (...). On retrouve d'ailleurs l'influence d'Internet dans le nuage de tags qui apparaît au début du générique. Ce journal télévisé uniquement web ouvre la voie à une nouvelle forme de journalisme qui sera la combinaison de l'ensemble des supports et des formats existants."
Cependant, les mécanismes de l'information sont aussi bouleversés dans le sens inverse. En l'occurence, le journal télévisé traditionnel est, lui aussi, traversé par des processus caractéristiques du web de façon plus ou moins évidente.

Comment qualifier l'esprit/le style web ? 
"Je ne saurais pas définir ce qu'est le "style web" car le web est un média, un tuyau, dont les contenus peuvent être très variés et prendre des "styles" très différents" indique Thomas Isle, chroniqueur télé pour l'émission "Médias le magazine" sur France 5.
A la télévision, l'information défile précisément dans des journaux télévisés de plus en plus modernes en s'inspirant de cette culture 2.0. Il s'agit effectivement d'une forme de disruption.

Un relooking des plateaux de télévision inspiré de la Toile

Le plateau "high-tech" du JT de France 2 lors des présidentielles 2012
Le plateau "high-tech" du JT de France 2 lors des présidentielles 2012
L'introduction d'outils technologiques (tablettes géantes, ordinateurs portables, smartphones etc) sur les plateaux des journaux télévisés est symptomatique d'une infiltration du web dans leur élaboration. A titre d'exemple: la couverture par BFM.TV des élections US ou encore l'agencement du plateau du JT de France 2 lors des présidentielles 2012.
 
C'est d'abord sous le mode d'un relooking visuel que le monde de la télévision compose avec les nouvelles technologies numériques. Un mode qui passe notamment par le mur digital.
Ce dispositif a déjà été utilisé par la chaîne américaine CNN lors des élections présidentielles de 2008; c'est Thomas Hugues, en France, qui est le premier à avoir innové grâce à un écran tactile "géant" dans son émission "Médias le Mag" sur France 5. Depuis 2009, David Pujadas l'utilise aussi au 20 heures de France 2.
Le présentateur peut ainsi envoyer une vidéo ou zoomer sur une photo, sur une carte, simplement en touchant l'écran. De nombreux journalistes comparent ce dispositif à un iPhone géant, à partir duquel le présentateur, d'un simple toucher de doigt, peut par exemple zoomer sur une carte afin d'analyser les votes région par région ou lancer une vidéo. Si cela participe aussi d'un effet de mise en scène, il donne également l'impression de naviguer un peu comme sur la Toile tout en dynamisant les transitions d'un sujet à l'autre, d'un angle à l'autre.

L'utilisation du tweet comme une dépêche démontre cette contamination du journal télévisé par le web d'autant que les tweets sont de plus en plus projetés à l'écran et pas seulement pour des motifs illustratifs. Mais sous forme d'un support d'angles comme c'est le cas pour "C dans l'air" ou encore pour des chroniques spécialisées dans les phénomènes du web / l'actualité vue du web, comme celle de Vincent Glad au "Grand Journal" de Canal+.

"Les hashtags d’un côté et les images de l’autre"

Hervé Brusini, directeur des rédactions de Francetv.info, explique plus précisément en quoi les réseaux sociaux peuvent constituer des supports d'angles informatifs.

"On peut poser une question le matin et trouver la réponse dans le journal du soir. On peut trouver une sorte de passerelle à l’antenne. C'est aussi une sorte d’instrument de questionnement, de pseudo-sondage. Je limite le mot car, même s'il n’y a pas la technique de sondage, il y aurait quand même une question posée à la communauté des internautes. Je pense que clairement le réseau social est à marier à la web tv et pas à l’antenne telle qu’elle existe aujourd’hui.
C’est par le biais de la web tv, de la télé sociale, de la social tv qu'on peut faire intervenir les réseaux sociaux. On inclut les hashtags d’un côté et les images de l’autre. S'ils ne font qu’un dans la social tv, les réseaux sociaux forment un deuxième écran quand il s'agit de l'antenne".


Gilles Freissinier, responsable du marketing sur Canal+, voit dans le traitement des réseaux sociaux "de nouvelles sources, à recouper et vérifier évidemment". 
Selon lui, les réseaux sociaux, au-delà de leur insertion dans les processus de conception et d'élaboration des journaux télévisés, sont en mesure de les concurrencer dans la mesure où ils entraineraient "une désintermédiation de l'information", une personne étant son propre média. Par exemple: les annonces de Barack Obama sur son compte Twitter et celles d'Alain Juppé durant la crise récente de l'UMP. 

Cela dit, les réseaux sociaux sont, parfois dans les émissions de télévision, utilisés avant tout comme des outils pour enrichir le contenu à l'instar de "Mots croisés" sur France 2. Cet aspect est moins présent dans les journaux télévisés qui s'en servent davantage et de plus en plus comme des sources d'information à part entière parallèlement aux images comme on l'a noté plus haut. Même chose pour le design web qui influence, quant à lui, la mise en forme de l'actualité à la télévision notamment par le recours récurrent à l'infographie; toujours d'après Gilles Freissinier.  

Quant à la chaîne BeinSport, elle va jusqu'à remplacer les commentaires par des tweets lorsqu'elle diffuse les matchs. 

L'usage de Twitter  comme source d'information dans les médias français a été démultiplié lors des audiences au tribunal pénal de New York. Plusieurs journalistes présents dans la salle, qui avaient interdiction de filmer et de se servir de leurs téléphones pour appeler leur rédaction, ont choisi de livrer le compte-rendu de la séance en public sur leur compte Twitter. En l'absence d'images, les rédactions se sont donc rabattues sur leurs tweets pour étayer leurs commentaires. "Heureusement qu'on a Twitter", a reconnu en direct Léa Salamé, présentatrice de l'émission spéciale d'iTélé :




"On note sur BFM TV et I-Télé une plus grande prise en compte des contenus venus du web"

Quant au circuit disruptif du journal télévisé, il s'agit d'un média traditionnel qui va de la culture web à la pratique audiovisuelle de façon voulue, assumée et/ou subie.  
Vincent Glad analyse les formes d'interaction entre le journal télévisé et l'esprit web ainsi que leurs limites. 
Très présent sur les réseaux sociaux, Vincent Glad rejoint en janvier 2012 l'émission du Grand Journal de Canal+. Il intervient lors de sa première partie pour parler de l'actualité vue du web...

L'infiltration disruptive du web dans les journaux télévisés
  • Pensez-vous que le style web influence la conception des JT en France ? Je ne pense pas non. Les rédactions de TF1 et de France 2 ne sont pas très connectées, et j'imagine qu'assez peu de sujets proviennent du web, mais plutôt des journaux papier et de l'AFP. Par contre, on note sur BFM TV et I-Télé une plus grande prise en compte des contenus venus du web, notamment des tweets qui sont repercutés en direct comme des communiqués de presse ou des dépêches le sont. Ce fut notamment le cas lors de l'audition de DSK (voir vidéo ci-dessous, NDLA) à New York où les reporters sur place des chaines d'infos avaient moins d'infos que les présentateurs à Paris qui lisaient et répercutaient les tweets des quelques journalistes français qui avaient pu rentrer à l'intérieur de l'audience. 
  • La présence des réseaux sociaux comme Twitter et Facebook à lʼimage est-elle au coeur de la conception et de la rédaction des sujets de J.T ou se réduit-elle à une simple illustration ? Je dirais soit une simple illustration soit le support à des sujets d'angle à des chroniques spécifiques. Un peu comme la mienne au Grand Journal.
  • Pour vous, quel est le J.T le plus inspiré de la culture Web (en France et ailleurs) ? Aucun.
  • Le moins inspiré ?  Le JT de TF1, France 2 et France 3 à égalité.


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