Jean-Marie Charon : "Un journaliste d'investigation travaille aujourd'hui avec Internet"


Tristan Scohy
Vendredi 27 Janvier 2012

Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias et chercheur au CNRS, dévoile son point de vue quant aux modifications engendrées par l'arrivée d'Internet vis-à-vis du journalisme d'investigation.


Vous avez beaucoup travaillé sur le journalisme d’investigation dans les années 1990. Avez-vous constaté que l’arrivée d’Internet a changé la donne dans l’enquête journalistique ?
Ce que je constate, c’est ce qui est en train de se passer autour de Mediapart. J’ai l’impression que la souplesse, peut-être provisoire, que l’on connaît depuis quelques années autour des phénomènes des pure-players, qui peuvent démarrer avec un capital et des structures relativement modestes, permet incontestablement de développer l’investigation à une échelle un peu plus grande que celle qu’était une cellule telle que celle du Monde ou de Libération. Internet permet de développer un Mediapart, justement. On retrouve, à Mediapart, un certain nombre de ces anciens journalistes qui ont travaillé dans l’investigation, que ce soit au Monde ou à Libération.

D’un point de vue pratique, est-ce que vous avez pu constater qu’Internet facilite les recherches pour les investigateurs, qu’il s’agisse par exemple de sources ou d’informations ?
Je pense que de toutes façons un journaliste d’investigation travaille, aujourd’hui, avec Internet. C’est une évidence. Traditionnellement le journaliste d’investigation est quelqu’un qui étend ses antennes et qui essaie de faire savoir au maximum de sources potentielles possibles qu’il est à la recherche d’informations sur un sujet ou sur un autre. Et là il est évident qu’il y a les réseaux sociaux, il y a ainsi d’autant plus de chances de se voir contacter, de se voir proposer des éléments. Sans compter que lui-même peut aller les solliciter aussi, en essayant de glaner tout ce qu’il peut glaner, en matière de blog, etc. Ca ne se substitue pas aux anciennes méthodes, ça les complète, et c’est vrai que ça peut probablement permettre aussi d’accéder à des documents que les journalistes d’investigation avaient peut-être plus de mal à avoir précédemment. Si on prend les enregistrements de chez Mme Bettencourt, je crois que c’était des choses peut-être moins faciles d’avoir précédemment. Ce que j’entends, moi, de la part de journalistes travaillant sur Internet aujourd’hui, c’est qu’effectivement ils reçoivent beaucoup de choses, de données, d’images, de documents... Après il y a tout le boulot traditionnel, même peut-être renforcé, qui consiste à valider ces éléments dans la mesure où un certain nombre d’entre eux sont trafiqués, ou ne sont pas forcément de première main. Mais ça, c’est tout le travail d’un journaliste d’investigation, bien sûr.

Globalement Internet fait donc office de complément facilitant la vie et le travail de l’investigateur ?
Il me semble ! De la même manière que le fait qu’on puisse avoir des structures plus petites et plus souples permet certainement d’imaginer des modèles économiques. À partir du moment où ce qui va trancher, en l’occurrence sur Internet, c’est s’il y a des visites ou pas. Par exemple, on le voit bien sur Mediapart : quand il y a un site qui est intéressé par ce type de contenu, de par l’orientation qui est donnée par Mediapart, soit il y en a, soit il n’y en a pas... Et à ce moment là le site disparaît. Il dépend complètement de ses abonnements.

Vous faites partie de ceux qui constatent un déclin de l’investigation depuis les années 2000. Est-ce que vous pensez quand même cette forme de journalisme a un avenir ?
Trois fois oui. Je pense qu’il s’agit, de toute façon, d’une composante du journalisme. Et puis surtout je pense que c’est quelque chose qui est absolument nécessaire en démocratie. La question du rôle des médias en tant que contre-pouvoir est très importante. Ensuite, quelle forme de l’investigation ? On ne fonctionne peut-être plus sous forme de cellules, mais je pense que les modalités peuvent évoluer… Moi j’étais quand même très intéressé de voir qu’avec Internet réapparaissait cette dimension-là, et par ailleurs, il y a à la fois des périodes où il y a peut-être des déceptions, peut-être une désillusion, mais en même temps je pense que le problème se repose. La question du « miroir derrière le décor » est toujours présente.

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