Entre laxisme et censure, la modération des commentaires sur le net


Cécile Dubois
Mercredi 29 Juillet 2009

Internet, c'est magnifique, c'est un espace de totale libre expression. Libre ? Pas tout à fait... Car si les internautes sont invités à commenter les articles, cela ne signifie pas que toutes les contributions sont publiées au final. Trop répressive ou trop laxiste, la modération ne met pas tout le monde d'accord.


Comment la modération fonctionne-t-elle ?

Laisser tous les commentaires, ne jamais rien supprimer... ça n'existe pas. Tous les sites participatif limitent les contributions des internautes, au minimum avec une Charte, comme celle de Rue89, régulièrement actualisée. Il faut dire que l'ensemble des discussions engage leurs auteurs et le responsable de publication (l'éditeur du site). La modération est donc indispensable pour se protéger juridiquement ! C'est en tout cas ce que recommande le Forum des droits sur internet.
La modération peut s'effectuer sous deux formes : soit a priori (les messages doivent être validés pour être publiés) soit a posteriori (les messages sont publiés automatiquement mais le site se réserve la possibilité d'en supprimer par la suite). Selon les systèmes de publication, les auteurs peuvent être prévenus de la suppression de leur contribution (et éventuellement de la raison pour laquelle elle a été supprimée).
Jusque là, rien de franchement surprenant... Mais il faut savoir que la plupart des sites n'assurent pas eux-même la modération des discussions : sur la plupart des grands sites d'information, la modération est sous-traitée à une société spécialisée mais totalement extérieure au site. Par exemple, Concileo est chargée de gérer les commentaires (entre autres) sur les sites du Figaro, de Libération et de L'Equipe ! Comment une telle société peut-elle se charger de faire respecter la ligne éditoriale d'un site d'information généraliste ? La question reste entière... et Conciléo s'avère totalement injoignable.

Les sites tatonnent pour la modération

Entre laxisme et censure, la modération des commentaires sur le net
En revanche, nous avons contacté les responsables du site de Libération, qui reconnaissent « tâtonner » pour la modération. Aux débuts du site, les commentaires étaient modérés a priori, Conciléo jouait donc un rôle essentiel... et problématique, de l'aveu même des journalistes « Conciléo c'est une ligne dure, ils sont moins au courant de l'actualité, ils n'ont pas notre sensibilité. »
Depuis janvier, Libération teste donc une nouvelle formule : si un commentaire leur pose problème, les internautes peuvent le signaler. Les commentaires signalés deux fois sont supprimés par Conciléo. Mais la rédaction reçoit la liste de ces messages supprimés et peut, le cas échéant, les revalider. Et d'après les journalistes, « c'est quand même plus rapide que d'assurer soi-même la modération » car dans l'état actuel des finances, la création d'un poste de journaliste dédié à la modération est inenvisageable.
Ce système « d'auto-modération » fonctionnerait plutôt bien, moins de 30 messages sont supprimés chaque jour, mais avec des bémols : « avant, chaque commentaire signalé à Concileo était supprimé, mais il y a eu des abus, des gens qui signalaient des commentaires et des internautes simplement parce qu'ils n'étaient pas d'accord... » raconte un journaliste du site de Libération. Et la rédaction du site reçoit toujours des messages d'internautes mécontents de la modération.

Des internautes parlent de censure

Critique récurrente des internautes : ils seraient « censurés ». Certains, comme Réalismousse ne mâchent pas leurs mots : il parle d'une « machine à hacher les posts » qui ne laisse sur les sites « que les écueils » du participatif.
Même sans aller jusqu'à de tels extrêmes, la modération des commentaires (et donc leur suppression potentielle) n'est pas sans poser problème. Illustration, cet article « Concileo et la censure sur Internet » publié sur le site BetaPolitique en décembre 2007 :

« La société Conciléo modère le forum du nouvelObs "a posteriori", c’est à dire que n’importe quel message, de quelque teneur que ce soit, paraît sur le forum, puis en est ôté si non respectueux de la charte. Cela, c’est la théorie. En pratique, j’ai pû constater des disparitions de messages dont la forme était tout à fait respectable, mais dont le fond pouvait se révêler quelque peu subversif. A la surprise d’ailleurs de leurs auteurs. Employant un pseudo sur ledit forum, ainsi que la totalité des intervenants, j’eus plusieurs posts supprimés, alors que le langage comme les propos ne méritaient pas, à mon humble avis, tel traitement. »
Alors, abus ou pas ? Gageons que la société clamerait sa bonne foi. Nicolas Robert s'occupe de la modération sur le site de Grenews... a priori inoffensif. Et pourtant, il n'en faut pas beaucoup pour voir les passions se déchaîner, par exemple autour d'une manifestion pro-life ! Dans ces cas-là, le maniement des ciseaux n'est pas toujours très subtil... mais c'est souvent la solution pour éviter d'envenimer encore plus le débat. D'autant que les commentateurs ne font pas non plus dans la dentelle, certains n'hésitent pas à carrément "spamer" l'article qui leur plaît ou déplaît particulièrement.

Entre laxisme et censure, la modération des commentaires sur le net

Et quand le débat dégénère ?

Il existe bien sûr des exemples encore plus extrêmes de dérapages. Un exemple, lors de l'offensive israélienne sur la bande de Gaza fin décembre 2008. La Toile s'était enflammée à un point tel que plusieurs sites avaient choisi de carrément fermer les commentaires. Et ceux qui ont choisi de les laisser, comme la BBC ou Rue89, ont été amenés à effacer entre 30 et 50% des commentaires - sur des sujets moins sensibles, moins de 10% des contributions passent à la trappe.
Du coup, le débat autour du conflit à Gaza a provoqué un deuxième débat, sur le thème "Faut-il censurer les commentaire sur Gaza" comme sur le site de France24. Et la plupart des sites, quelle que soit leur décision, se sont sentis obligés de la justifier : exemple Rue89 et Libération, qui ont pris des décisions opposées. Et Libération envisage même d'aller plus loin : puisque le débat est toujours aussi excessif autour de certains sujets (Israël en première ligne), le site pourrait revenir, pour ces sujets, à la modération a priori.
Alors symptôme d'un mal récurrent (la difficulté à orchestrer un débat riche et constructif sur le net) ou simplement épisode extrême à ne surtout pas généraliser ? Difficile de trancher avec certitude. La solution réside peut-être alors dans l'absence totale de modération - à condition de modifier le régime de responsabilité juridique pour les propos tenus. Un projet sans doute utopiste, mais il ne semble pas plus absurde d'espérer l'intervention d'une « main invisible » dans les débats sur la Toile que dans l'économie. Et après un temps de variations extrêmes, les commentaires pourraient bien, eux aussi, parvenir au juste équilibre, sans autre forme de contrainte.

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1.Posté par Romain le 30/07/2009 14:57
Pour être franc, le rêve d'un monde sans modération ne me plaît pas vraiment. L'évolution des forums ou des commentaires sur rue89 rendent pessimistes sur l'hypothèse d'une main invisible. Que certains sites puissent choisir cette option, certes, mais qu'un site décide de ne garder que les commentaires qui apportent quelque chose ne me choque pas. Bien moins que la sacralisation de la parole des auditeurs quelle soit pertinente ou pas. Pourquoi se féliciter de l'apport des utilisateurs si c'est pour mettre au même niveau les inepties et les commentaires relevant d'une véritable expertise ou exprimant un point de vue pertinent. Si les commentaires ne sont qu'un espace micro-trottoir, autant s'en passer. Par contre, s'ils ouvrent un débat ou apportent de l'info, il participent à la qualité du site. ça se rapproche plus de l'idée que je me fais du participatif.

En somme, la charte des commentaires n'est rien d'autre qu'un prolongement de la ligne éditoriale. Plutôt que d'externaliser, les rédactions devraient apprendre à mieux les gérer. Ils apporteraient alors une vrai valeur au site.

Enfin ce n'est qu'un commentaire sans niveau d'expertise derrière ;-)

2.Posté par Eric Mettout le 02/08/2009 13:51
Retour d'expérience sur LEXPRESS.fr (où nous avons retiré à Conciléo, pour des raisons éditoriales, la modération de nos espaces de débat):
- Chaque journaliste, ou responsable de rubrique, est chargé de la modération - qui ne s'arrête pas, loin de là, à la censure, puisqu'il est aussi chargé d'intervenir, de répondre, de cadrer si besoin. C'est une garantie de modération "experte" et un contact indispensable avec ceux qui nous lisent.
- Nous avons deux types de modération: a posteriori pour les membres, inscrits et à l'adresse e-mail validée, a priori pour les autres. Laisser une adresse mail responsabilise et élimine quasiment tous les trolls. C'est aussi une manière d'amorcer un début de commencement de communauté.
- Nous sommes sur une ligne dure: je préfère sur-modérer que sous-modérer. On ne doit (devrait) pas perdre de vue que les commentaires ne sont pas (ne devraient pas être) un défouloir mais un espace de débat, d'échange, entre internautes et entre internautes et journalistes. L'insulte, le racisme, les bagarres de rue, le mépris, les appels à la violence, l'intolérance... sont bannis, pas tant pour des raisons légales que par principe. Les commentaires enrichissent nos contenus: nous n'avons aucun intérêt, et nos internautes non plus, à les laisser tirer vers le bas.
- Parler de censure est un contre-sens - et un abus de langage. Pour un média comme le nôtre, la liberté d'expression, c'est aussi, et avant tout, de ne pas se laisser imposer, au nom de la liberté d'expression, n'importe quel message, notamment si ce message va à l'encontre de la tradition et de l'histoire de notre journal. "La France aux Français", par respect pour JJSS, c'est non. J'assume et ne laisse personne me traiter de censeur - ne serait-ce que par respect pour ceux qui, dans le monde, sont effectivement victimes de censure.
J'ai développé ces sujets sur mon blog.
http://blogs.lexpress.fr/nouvelleformule

3.Posté par Claude LaFrenière le 29/08/2009 21:41
Je suis d'avis que les blogueurs doivent modérer eux-mêmes leur blog sinon qu'ils fassent autre chose sur le Web. Ce serait bien cependant que l'usage de préciser à l'auteur d'un commentaire supprimé les motifs pour lesquels la suppression a eu lieu.

À ce propos, je crois fermement que si les commentaires étaient obligatoirement fait avec une identité authentifiée et sous le nom véritable, la plupart des problèmes de modérations seraient résolus.
http://www.google.com/profiles/climenole

4.Posté par Batiste le 06/09/2009 10:48
La modération est une tâche difficile. Mais je pense qu'elle doit être sévère. Certains partis montent de véritables opérations de propagande sur des forums, souvent destinés à la jeunesse, comme jeuxvideo.com (infesté de fachos depuis l'ouverture d'un forum politique en 2004).

Création de dizaines de comptes, pour faire les questions et les réponses, spams de faits divers, les méthodes sont lâches mais efficaces. Arrêt sur images s'est d'ailleurs penché sur ce cas dans un dossier spécial "fachosphère", l'année dernière. Je vous le conseille : http://www.arretsurimages.net/dossier.php?id=113

5.Posté par Philippe Laloux le 14/10/2009 12:21
Je tenais simplement, et un peu tardivement, à appuyer le commentaire d'Eric Mettout. Je le partage entièrement. Le mot "censure" n'a aucun sens. A titre personnel, je rappelle souvent aux internautes "censurés" du Soir qu'ils ont l'entière liberté d'ouvrir leur propre site et d'y déverser leur haine. Très vite, ils mesureront les enjeux de l'animation éditoriale et... les limites en termes de responsabilité juridique, osons "citoyenne", de leur libre expression.
Je suis également partisan d'une "modération sans modération", soit, dure, exigeante, en phase, non pas avec "notre point de vue", mais avec nos modes de communication basés sur le respect mutuel (cfr lemonde.fr: "on peut attaquer les idées, pas les hommes").
Il faut, c'est indispensable, mettre en place un "arsenal" répressif: modération a priori, suspension des trolls, etc. Mais la tolérance zéro a ses limites. Il faut de la prévention. Cela s'appelle de l'animation de communautés. Plus on anime la communauté, plus elle modère ses propos, moins il faut modérer.
Problème: convaincre les éditeurs d'engager des "animateurs de communauté", en pleine crise de la presse, paraît complètement martien. Et pourtant, comment leur dire que les contenus sont (malheureusement) duplicables, mais pas les communautés; qu'un "animateur de communauté" fera sans doute plus de pages vues (et, qui sait, plus d'acheteurs???) qu'un journaliste passif (je veux dire, non interactif).
http://www.lesoir.be

6.Posté par philippe morucci le 29/12/2009 17:07
bonjour
ce qui me dérange dans ces sociétés genre Concileo, en plus du fait qu'elles ne répondent et ne font aucun commentaire c'est leurs clients ...
regardez bien leurs clients ... c'est plutôt inquiètant de ce dire que tous les forums des plus grands médias de France sont surveillés et contrôlés par une seule société ...
d'ailleurs Conciléo ca vient d'où ? c'est à l'initiative de qui ?
un site conséquent à les moyens d'assumer lui-même la modération ...
à moins de ne pas vouloir de débat... c'est peut être là le vrai sujet
http://www.myspace.com/boomerangofficiel

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