« Composer avec le harcèlement permanent de la police politique »


Julien Laloye
Mardi 20 Janvier 2009

Luis Cino est un journaliste cubain indépendant. Résident permanent sur l’île, il ne dispose que d’une heure de connexion hebdomadaire au réseau cubain. Ce qui ne l’empêche pas de publier régulièrement des articles alarmants sur l’état de la liberté de la presse sous le régime castriste via le site Internet Cubanet, hébergé à Miami.


Quelle est l'importance de Cubanet pour les journalistes cubains « non affiliés » au régime ?

Luis Cino
Luis Cino
Cubanet ; a été créé en 1995 par un couple de journalistes cubains militants au Parti Socialiste Populaire (PSP) pendant la dictature militaire de Batista. Après l'arrivée de Castro au pouvoir en 1959, ils ont été victimes d’une purge parmi les militants du Parti communiste et ont connu la prison avant de partir en exil en 1980. C’est là qu’ils ont décidé de créer Cubanet. Aujourd’hui c’est une vraie référence car la plupart des journalistes cubains indépendants y collaborent. Avec « Encuentro en la red » et « El semanario Digital Primavera », il s’agit du seul site internet au regard neutre sur la situation cubaine. Imaginez un instant que les informations ne filtrent que par l’intermédiaire des pages web du gouvernement..

Pourtant on dit souvent que ce site est financé par les américains dans le but de déstabiliser le régime castriste...

Ces propos sont totalement faux et font partie de la doctrine castriste pour discréditer toute voix dissonante sur l’état de délabrement de Cuba. En revanche, le site reçoit une aide financière symbolique de la part du « National Endowment for Democracy » financé par le gouvernement américain. Mais j’insiste, il s’agit d‘un financement à la marge. Chaque journaliste qui écrit pour Cubanet reçoit en effet une rémunération d’à peine 15 dollars par article produit. Cela constitue plus une aide pour que les médias alternatifs et leurs collaborateurs encore présents à Cuba puissent trouver une source de rentrée d’argent, en remplacement d’un travail qu’ils ont souvent perdu à cause de leurs écrits

Justement, quelle est concrètement la situation des journalistes web à Cuba ? Où en est la progression de la liberté d’expression sur Internet ?

L’année 2008 a marqué une nette régression en la matière. Bien sûr l’interdiction temporaire d’accès au site de Generacion Y a fait couler beaucoup d’encre, ainsi que le refus des autorités cubaines d’autoriser Yoani Sanchez à aller recevoir son prix en Espagne. Mais le phénomène Yoani, et je ne lui enlève aucun mérite, a quelque peu vampirisé l’attention des médias occidentaux, alors que c’est l’ensemble de la blogosphère cubaine qui est mise sous l’éteignoir. La plupart des blogueurs doivent composer avec le harcèlement permanent de la police politique, qui les arrête fréquemment pour une durée de quelques heures, de manière à leur dire « on vous surveille, faites attention à ce que vous dites »...

Officiellement, le gouvernement prétend au contraire mener une politique volontariste en matière de nouvelles technologies et d’accès au réseau...

« Composer avec le harcèlement permanent de la police politique »
 Le régime prétend qu’il tente de donner un usage social au web. Et que la seule chose qui l’en empêche, c’est l’embargo américain sur l’accès au réseau mondial, qui ne permet par à Cuba d’utiliser une plus grande « longitude d’ondes » pour les connexions. Pour se connecter sur l’île même, il est vrai que le gouvernement met à disposition des ordinateurs dans toutes les école primaires. Et qu’il a créé ce qu’on appelle des « Clubs de Jeunes ». Mais, à chaque fois, l’accès est limité à une espèce de version cubaine d’Internet, un réseau Intranet où de nombreuses pages sont filtrées voire bloquées.    

Il est même de notoriété publique que le Parti Communiste Cubain utilise les services d’étudiants en informatique pour « chasser » les cyber-dissidents. Le citoyen lambda peut quant à lui se rendre dans des cyber-cafés au prix prohibitif, six dollars ou plus l’heure de connexion. Alors même que le salaire moyen à Cuba est de 20 dollars.       

C’est le rôle du ministère des Télécommunications (créé en 2002) que de pourchasser les journalistes cubains dissidents ?

Honnêtement, je ne saurais dire quelle est la responsabilité de ce ministère dans la répression. Mais contrairement à ce que dit la propagande castriste, il ne s’agit pas d’un outil de développement d’Internet à Cuba. La preuve, son ministre en titre, Ramiro Valdès, a été ministre de l’Intérieur pendant les années 70, quand la répression sur les opposants au régime de toute sorte (hippis, homosexuels, religieux...) était la plus forte. Il a même comparé dans un de ses discours Internet à une « arme de destruction massive », ça veut tout dire.            

Vous aviez, ou avez encore l’espoir que ça change avec l’arrivée au pouvoir de Raul Castro à la place de son frère ?

« Composer avec le harcèlement permanent de la police politique »
Son arrivée a en effet suscité beaucoup d’espoirs dans la communauté cubaine, pas tellement parce que Raul arrivait, mais plus parce que Fidel n’était plus là. Raul a même contribué à ces attentes en annonçant la tenue d’un grand débat national (qui n’a jamais eu lieu) sur les changements que devait affronter Cuba pour moderniser son économie notamment. Le tout est resté lettres mortes, et ce n’est pas en permettant l’achat de téléphones mobiles ou DVD que la majorité de la population n’a pas les moyens de s’offrir que la réalité va changer pour Cuba et pour ses journalistes. Il apparaît maintenant clairement que Fidel est toujours derrière la politique officielle relayée par le journal du parti Granma . Et tant que ça durera, il est peu probable que la situation évolue à Cuba.









 
























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