Analyse de webdocumentaire: "Manipulations, l'expérience web", l'internaute au cœur de la narration


Axel BIZEL-BIZELLOT
Jeudi 7 Juin 2012

Un an et demi après Prison Valley, David Dufresne et Sebastien Brothier (Upian) récidivent avec un webdocumentaire consacrée à l'affaire Clearstream: Manipulations, l'expérience web. Se voulant le pendant interactif d'une série documentaire diffusée par France 5, il place l'internaute dans la peau du journaliste d'investigation et l'invite à enquêter pour saisir toutes les ramifications de l'affaire.


Manipulations, l'expérience web été mis en ligne le 13 novembre 2011. Il a été écrit par le journaliste David Dufresne, co-réalisé et produit par Sebastien Brothier de la société Upian soit la même équipe que pour le webdocumentaire Prison Valley mis en ligne le 22 avril 2010 et lauréat de nombreux prix en France et à l'étranger (Visa pour l'image, World Press Photo 2011, Grimme Online Awards 2011...).

Diffusé sur Arte.tv, Prison Valley a ensuite fait l'objet d'un documentaire linéaire sur la chaîne Arte en juin 2010. Pour Manipulations, l'expérience web, c'est la démarche inverse qui a été à l’œuvre : il s'agissait de délinéariser un documentaire existant, Manipulations, une histoire française, diffusé par France 5 pour lui donner une forme interactive adaptée au web. « On voulait offrir une expérience différente de celle de Prison Valley, qui proposait un road-movie allant d'un point A à un point B. Ici, non. Il n'y a pas un point de départ unique, et aucun point d'arrivée », explique David Dufresne lors d'une interview menée par Erwann Gaucher.

La base de ce nouveau webdocumentaire est donc une enquête aboutie, menée par Pierre Péan et Vanessa Ratignier, dont la réalisation a été confiée à Jean-Robert Viallet de Yami 2 Productions sur une commande de France 5. Le travail de David Dufresne et de son équipe (Sébastien Brothier à la réalisation et au web-design, Nicolas Menet et son équipe au développement, Grégory Corsaro à la musique et au sound-design... a donc été en premier lieu une vaste entreprise de déconstruction d'un produit achevé.

Ce webdocumentaire est le fuit d'une réelle collaboration. « Il a fallu le mettre en ligne le jour même de la première diffusion du premier volet de la série documentaire » déclare David Dufresne dans une interview vidéo pour Le Blog documentaire : « On a pris le pari inverse qui est celui de la déconstruction, c'est à dire on vous donne la matière brute [...] On est vraiment parti de l'idée que c'est la base de données, c'est les données qui font le montage. On a pensé que c'était la meilleure solution pour ce projet  », poursuit-il. Les réalisateurs répondent donc à une commande de FranceTV.fr d'apporter une plus-value interactive à la série, de proposer une narration différente voire opposée de l'affaire Clearstream et de toutes ses ramifications politiques, financières, judiciaires.
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La gamification à son paroxysme

Dès l'introduction, le ton est donné, l'internaute interpellé : c'est lui qui va construire la narration. Il est accueilli par une petite phrase, qui change de façon aléatoire (« Cette expérience mérite toute votre patience, vous allez être récompensés », ou encore « Profitez de ces quelques secondes de latence. Avez-vous bien fermé votre porte ? ») suivie d'une animation, avec une musique angoissante digne d'un thriller. On voit Denis Robert déclarant : « Je suis pris dans un engrenage et est-ce que j'avais le choix » suivi d'Imad Lhoud: « Je me suis amusé car pour accepter d'aller là dedans il faut être joueur ».

La voix-off enfonce le clou : « Manipulations l'expérience web vous plonge au cœur de la république, dans ses coulisses. […] C'est un univers tentaculaire révélé par l'affaire Clearstream […] C'est maintenant une expérience à vivre, un puzzle à reconstituer. Vous avez les pièces, à vous de les assembler. Cherchez, cliquez, lisez, fouillez, échangez. Chaque document renvoie à un pan de l'affaire. Chacun de vos clics vous ouvre des portes. Soyez curieux, tissez des liens. Votre enquête commence ici ».

Le rythme est lent, pesant, la voix presque chuchotée, la scénarisation rappelle celle d'un jeu vidéo. L'écran d'accueil poursuit sur ce registre : l'internaute est appelé à s'enregistrer sous un pseudonyme ou via les réseaux sociaux Twitter ou Facebook. Nouvelle interpellation, directement sous l'espace pour s'identifier : « Sachez que vous n'êtes pas seuls. X internautes enquêtent en ce moment même ». Sur la gauche défilent des titres indiquant là les autres internautes sont dans leurs propres enquêtes, sur fonds de sonneries de téléphones et de bruits de papiers froissés. L'internaute est ainsi placé dans une situation de compétition avec les autres utilisateurs. Pour ceux qui se connectent via leur réseau social et cochent la case en dessous, tous leurs contacts seront même informés des avancées de l'enquête de façon automatique.

On arrive ensuite sur l'écran d'accueil de navigation. Il se présente sous la forme d'une vaste surface plane sur lequel des dizaines d'éléments sont entreposés: documents, portraits, articles de journaux... En couleur apparaissent les « items » à notre disposition, en grisé ceux qu'il reste à débloquer. Dès le début, plusieurs possibilités s'offrent donc à l'internaute: s'entretenir avec Denis Robert, journaliste, "le premier à avoir braqué les projecteurs sur Clearstream", avec Jean-Louis Gergorin, ancien diplomate, consulter des archives concernant Philippe Rondot, maître espion des services français... Chacun peut donc mener l'enquête à sa façon, dans l'ordre qu'il le souhaite. La scénarisation peut à ce titre faire penser aux jeux de rôle, aux jeux de société d'enquête, voire aux « livres dont vous êtes le héros »  des années 1970, où la narration est déterminée par les choix du lecteur. On navigue par zooms successifs sur les zones choisies. Sur le côté, un onglet permet d'afficher les liens entre les acteurs et les éléments de l'enquête de façon thématique (rétrocommissions, clearstream1, armement...), sous la forme de traits de couleurs.
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La construction d'un effet de réel

Tout est fait pour inciter l'internaute à fouiller par lui même, puisque rien ne permet visuellement de distinguer les simples portraits photos des vidéos d'interview où il est possible de poser des questions. Là encore, on sent l'effort pour donner au maximum la sensation de réel : lorsque l'on va au contact d'un interlocuteur, une vidéo le montrant s'impatienter vous accueille, avec le message « Avez-vous songé à lire vos notes » puis « Votre interlocuteur s'impatiente ».
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On se rend rapidement compte que la vidéo tourne en boucle mais l'effet de réel est évident, comme le souligne Thomas Constant dans son article Webdocumentaire, jouer au petit journaliste  : « L’effet n’est plus issu du documentaire mais de la réalisation même d’un entretien, car un spectateur ne voit que rarement cette attente. Il devient dorénavant témoin de la mise en abîme du dispositif de l’entretien ».

Pour poser une question, deux possibilités : soit la choisir dans votre calepin à droite de l'écran, soit taper directement un mot-clef sur la gauche. S'affichent alors toutes les questions possibles contenant ce mot-clef. Une fois la question posée, elle est rayée du calepin et il n'est plus possible de la poser. Non seulement l'ordre des questions compte pour faire progresser l'enquête, mais aussi l'interlocuteur à qui on a choisi de la poser. Autre effet, peut-être de trop, pour entretenir l'illusion de mener un véritable entretien en face à face, la mention suivante apparaît une fois le choix opéré : « Votre question est pertinente, elle mérite du temps pour y répondre », alors que la réponse est quasi instantanée (à moins peut être d'avoir une connexion très lente). Chaque entretien donne accès à de nouveaux éléments de l'enquête qui s'éclairent petit à petit sur le bureau.

L'internaute est parfois même directement interpellé : « Quelqu'un aimerait vous parler. Il sait que vous venez de voir Denis Robert ou Jean-Louis Gergorin. Il sait que vous avez beaucoup parlé. Ce quelqu'un c'est Imad Lahoud. ». S'en suit une courte vidéo de l'intéressé puis un nouvel écran : « Reconnaissez qu'il surprend. […]  A vous de le comprendre et de le faire parler ». La gamification est poussée à son paroxysme, l'internaute est placé dans la peau du journaliste d'investigation, même si David Dufresne s'en défend  : « on ne dit pas vous êtes journaliste, encore moins flic ou juge mais simplement "enquêtez" ».

La pédagogie de l'interactivité

En revanche, pour Thomas Constant,  « Manipulations est en réalité un webdocumentaire sans fin, qui laisse au joueur le même arrière-goût de désolation et de fatigue que les journalistes qui ont réalisé l’enquête ont pu partager, eux-aussi perdus dans ce flot d’informations ».

La trame narrative prend donc son sens pour une affaire aussi complexe, dans la mesure où elle permet de maintenir l'attention de l'internaute sur un sujet qui n'est pas du tout ludique au premier abord. « Face à un tel programme, le joueur n’a pas pour directive de s’amuser, d’autant plus que les sujets restent littéralement très éloignés d’un potentiel enjeu ludique. [...] Le webdocumentaire ne ressemble pas à un jeu, mais intègre des mécanismes liés au jeu pour pousser l’utilisateur à conserver, voire développer cette posture de joueur », poursuit-il. La gamification permet à l'internaute non pas de s'amuser, mais de lui donner envie de comprendre les liens, de cerner les personnages, d'identifier l'aspect « tentaculaire » énoncé dans l'introduction. D'autre part, elle offre aussi la possibilité de se rendre compte du travail d'enquête journalistique nécessaire pour éclairer ce type d'affaire. Le webdocumentaire est-il alors un moyen de valoriser le travail journalistique ?

En jouant au journaliste, l'utilisateur s'informe sur la nature même d'une enquête journalistique, et au delà de la profession de journaliste d'investigation. « L’acte de "jouer un documentaire", de jouer au journaliste d’investigation, même hors d’un cadre pédagogique, renvoie déjà l’utilisateur à une prise de conscience de la valeur de l’information, et plus important, de sa construction », conclut le chercheur. L'aspect ludique est donc ici utilisé essentiellement à des fins pédagogiques.

Au fur et à mesure que les éléments se débloquent, on a également accès aux documents officiels qu'il est possible de télécharger : la lettre du « corbeau », les listings des comptes clearstream, etc... « C'était un vieux rêve enfoui dans mes années passées à Libération et à Médiapart : proposer à qui veut d'accéder à des documents rares; qu'on s'échange généralement de journalistes à sources, d'informateurs à avocats, de magistrats à mis en examen. Wikileaks est passé par là. Avec le web, l'investigation est désormais bouleversée. C'est la culture du partage, du data. Nous venons de cette culture-là », explique David Dufresne.

Outre la structure narrative, l'interactivité de l'objet est aussi développée par la possibilité de chatter en direct avec ses auteurs. Les concepteurs du site répondent en direct aux internautes via Cover It Live en cas de problème et des chats ont eu lieu avec Pierre Péan et Vanessa Ratignier, les auteurs de l'enquête ayant permis la réalisation de la série documentaire. Il est même possible pour les internautes de chatter entre eux, de s'échanger des tuyaux pour mener à bien leur enquête. « L'oeuvre ne nous appartient plus, les gens se l'approprient », se réjouit l'auteur.

Plus qu'une simple édition web du documentaire de Jean-Robert Viallet, Manipulations, l'expérience web représente une performance technique et narrative et apporte une plus-value interactive à la série. Sa structure complètement délinéarisée et déconstruite permet à l'internaute de s'immerger dans le sujet et d'en saisir toute la complexité. L'effet de réel permanent et la gamification à outrance le maintiennent en haleine et introduisent un aspect ludique à un sujet qui ne l'est pas. Comme le souligne Erwann Gaucher, « Manipulations peut se consulter en même temps que l'on regarde le documentaire, et fait ainsi ses vrais premiers pas vers la TV connectée ».

Si on peut douter qu'une telle structure se prête à tous les sujets, elle est résolument adaptée à celui-ci, dans la mesure où la complexité de l'affaire est telle que la combinaison de la série et du webdocumentaire n'est pas superflue pour en saisir toutes les ramifications. Elle est aussi pertinente pour dépeindre le travail du journaliste d'investigation dans une affaire de ce type. Au final, on peut se demander si le sujet central du webdocumentaire n'est pas l'affaire Clearstream mais plutôt le travail des journalistes d'investigation à travers l'affaire Clearstream.

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