Alain Joannes : « Twitter n’est pas une agence de presse »


Sina Mir Abdol Baghi
Mardi 5 Janvier 2010

Créateur du premier journal du Web sur LCI et de la Webradio d’Arte, Alain Joannes assure aujourd’hui des formations en écoles de journalisme. Auteur du "Journalisme à l’ère électronique", il vient de publier "Communiquer en rich média" aux éditions CFPJ. Regard d’un blogueur invétéré sur le journalisme à la Twitt’heure.


Alain Joannes, auteur du Journalisme à l'ère électronique
Alain Joannes, auteur du Journalisme à l'ère électronique
Comment considérer Twitter dans la pratique journalistique ?
Twitter est un extraordinaire espace de veille. Sans parler d’outil à proprement parler, on peut dénicher sur Twitter des experts, ou parfois des témoins qui assistent à des évènements en direct. Tout cela est bien sûr sujet à caution. Les « twitts » peuvent alerter les experts et professionnels quasi-instantanément, ici réside la révolution.

Quelle différence avec les blogs citoyens classiques ?
Il n’y a pas sur le fond, de différence fondamentale entre le micro-blogging et le blog citoyen. Bien qu’il y ait aujourd’hui beaucoup de blogs narcissiques, on peut distinguer généralement deux catégories de blogs: ce sont les blogs de témoins (de personnes qui ont assisté à des évènements) et les blogs d’experts. Twitter conjugue les deux. Au final, c’est un même apport pour l’information, si ce n’est qu’il est plus rapide.

La vraie révolution se trouve donc dans l’instantanéité ?
Twitter c’est une question de tempo, les journalistes doivent s’y adapter. Tout s’accélère, on est dans le temps réel. La vraie difficulté est de maitriser cette rapidité. La tuerie de fort Hood a été reprise sur Twitter par une GI de la base, dont on a appris par la suite qu’elle se trouvait sur place, mais ne voyait rien. Au final, elle a berné tout le monde et CNN a fait une grosse erreur en relatant ses propos.

Ainsi, certains « twitts » sont donc sujets à caution ?
Sans vérifier le contenu du fil, on se fie à des gens que l'on ne connait pas. Si certains journalistes veulent diffuser des informations sans vérifier leurs sources, c’est leur problème. Il ne faudra pas s’étonner du désintérêt qu’une telle pratique pourrait engendrer.  C’est un aspect fondamental du journalisme. On ne peut sous prétexte d’Internet ou de Twitter, négliger la crédibilité d’une source. Le travail de sélection est essentiel. Au final, le danger que peut représenter Twitter demeure dans la tête du journaliste et dans son traitement de l’information. Des dérives importantes ont été atteintes lorsque des journalistes du Monde sont revenus (NDLR : article du 7 avril 2009) sur les attentats de Bombay de 2008, en s’appuyant sur des « twitts » de personnes qui prétendent avoir assisté en direct aux évènements, alors qu’ils « twittaient » depuis leur canapé, assis devant la télévision. Twitter n’est pas une agence de presse comme le Monde le sous-entend, c’est un espace à utiliser.

Le format ne restreint-il pas les utilisations qu’on pourrait en faire ?
On peut très bien lancer une alerte, donner une série d’informations dans un nombre de caractères restreint. Le format du micro-blogging n’est pas en cause. Twitter reste un outil d’alerte, de veille et parfois de sélection des sources,  car il y a sur Twitter des experts auxquels il faut absolument s’abonner.
On doit  s’emparer de cet outil, les formations à Twitter sont donc indispensables (NDLR: l'Université de Columbia a intégré Twitter à son cursus journalistique depuis la rentré 2009).
De plus,le micro-blogging en temps réel a selon moi deux autres intérêts: le premier est de permettre à un journaliste en reportage de réaliser un making-off de son reportage. Le second s’inscrit dans la perspective d’un travail collectif. On peut ainsi rendre compte de la progression d’un reportage, c’est une forme de narration d’un « working progress » en équipe.

Recourir à Twitter ne serait-il finalement pas un effet de mode ?
Ça dépend de l’approche que l’on en a. Journalistiquement c’est un fait, l’information se mérite, c’est ce qui la différencie du buzz. Beaucoup de chroniqueurs aujourd’hui surfent sur ce côté people, écartent l’info et ne conserve que le futile. Derrière chaque « twitt » il doit y avoir une information plus consistante, sinon c’est du marketing mais en aucun cas du journalisme.

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